Une mer de tubulures: la scène du Sévelin 36 à Lausanne, antre créatif du chorégraphe Philippe Saire, ne se ressemble plus. Ce que les initiés appellent le grill, c'est-à-dire la structure qui soutient les projecteurs et les éléments de décor, ne surplombe plus l'espace mais flotte à quelques centimètres du sol. Seul un rond de lumière, de ceux qui traquent la nuit les malfaiteurs en fuite, troue la pénombre et tournoie de part en part. Pas de gendarmes, ni de sirène hurlante ici. La personne recherchée se livre sans résistance: Philippe Saire, 45 ans, une quinzaine de créations derrière lui, qui tournent loin à la ronde, le plus souvent à huit ou dix danseurs. Le chorégraphe, qui ne danse pas dans ses propres spectacles, retrouve la scène comme on passe aux aveux, seul, sans fioritures, ni débordements. Pas de tribunal ici mais des spectateurs en empathie immédiate pour ce poème dansé, mise à nu du sentiment de solitude et de fragilité qui étreint, que la ligne d'horizon soit une rangée de projecteurs ou sa propre mort.

Philippe Saire tangue d'abord, entre les tubulures, ciel bas qui l'empêche de bouger. Le danseur n'assène rien, il suggère à peine. Jour de fuite est placé sous le signe du doute. «Aujourd'hui, on se veut maître de son destin et de son bonheur. C'est comme un poids sur nos épaules, une pression permanente. J'ai eu envie de mettre cette tension entre parenthèses. C'est ce qui a déclenché ce solo», explique le chorégraphe. Le danseur tangue donc, débarrassé de l'obligation de se définir sans cesse. Le ciel se lève, la scène est enfin nue. Tout comme le danseur qui ne quitte pourtant pas son pantalon large ni son T-shirt à manches longues. Il trouve, debout, face au public, cet état de bascule qui permet la fissure. Les pieds ne sont pas ancrés dans le sol, une chiquenaude et tout bascule. Le regard semble dessiner dans l'espace un grand point d'interrogation.

La scène devient alors loupe grossissante. Susurrer un «Stand by Me» à peine audible convoque toutes les solitudes, tous les soirs d'été finissant. Et ce corps esseulé parle de tous les corps. La tête cachée dans la chemise relevée (tic d'enfant), chaque geste est décuplé. Pleines de douceur, les mains palpent les bras, le ventre, à la recherche d'une confirmation du sentiment d'exister. La danse est le vecteur d'une autre poursuite: celle qui fouille les tréfonds. Les mouvements sont d'abord empêchés puis exaltés dans un tourbillon extrêmement fluide. Puis, arrive cette danse que l'on a envie d'appeler la danse de l'écorché. Rien de sanguinolent mais juste ce sentiment d'avoir atteint une sincérité de l'instant.

Philippe Saire n'est pas vraiment seul. Il est littéralement enveloppé pas les sons et la lumière. Matthieu Burner, danseur de la compagnie, signe ici sa première bande-son, faite d'échantillons rythmiques, de jets de guitare, de souffles haletants qui enflent et disparaissent pour exploser encore. La lumière, pour sa part, est une danseuse à part entière. Dessinée par Laurent Junod (Signé 2000 à Genève, entre autres), elle se braque puis laisse filer sa proie. Elle épouse, elle ombre, elle danse sur les murs.

La fin ne pouvait être que cendres. Philippe Saire tire une machine qui doit servir à tracer les lignes d'un court de tennis. Sur ce parterre de traits fluorescents, le danseur se macule de craie dont les particules virevoltent dans l'air. La lumière, rampante, éblouit alors ces dessins dans l'espace d'où semblent se détacher des ombres en proie à la transe. La vue se brouille. Une peur, viscérale, sortie de l'enfance, peut alors s'exprimer. «Stand by Me».

Jour de fuite, Théâtre Sévelin 36, avenue de Sévelin 36 à Lausanne. Loc. 021/ 626 13 98. Jusqu'au 8 mars.