Mary Shelley (1798-1851) est connue pour son chef-d’œuvre Frankenstein ou le Prométhée moderne, écrit en 1816 à Cologny, dans le canton de Genève, paru d’abord anonymement en 1818 à Londres, puis sous son nom, best-seller traduit dans toutes les langues, jusqu’à aujourd’hui. La saga démiurgique du Genevois Victor Frankenstein, qui vitalise une créature faite de restes humains et animaux, a connu près de 100 adaptations filmiques entre 1910 et 2015. Mary Shelley transforme en fiction la peur de la post-humanité.

Au déclin des Lumières, l’épuisement du genre utopique mène à la dystopie, ou chimère, le pire des mondes possibles. Entre l’insolite fable postapocalyptique de Jean-Baptiste Cousin de Granville (Le Dernier Homme, 1806) et l’anticipation écologique de J.-H. Rosny aîné (La Mort de la Terre, 1910), Mary Shelley publie en 1826 Le Dernier Homme (The Last man). Boudé à sa sortie, trop oublié depuis, ce long roman mérite aujourd’hui détour.

Fléau mondial

Echo au Journal de l’année de la peste (1722) de Daniel Defoe, entre déception politique, anticipation, conte philosophique et romantisme crépusculaire, Le Dernier Homme nous plonge au XXIe siècle. Selon la prophétie de la sibylle de Cumes, que le narrateur, dans l’introduction, exhume d’un antre napolitain, l’Angleterre est devenue républicaine. Nulle invention technique dans ce XXIe siècle là: la société anglaise reste celle d’avant le chemin de fer.

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Prospérité, égalité, liberté, salubrité: l’Etat utopique affronte une peste pandémique. Né en Afrique, terriblement contagieux, mettant chacun face à sa destinée, durant sept ans, le fléau viral moissonne l’humanité malgré la «solidarité» sociale et le confinement généralisé. Les sept jours de l’Apocalypse s’éternisent loin de Dieu. Si l’origine du mal est ignorée, la «peste, plus terrible que jamais, se riait de nos efforts». L’avidité de la mort croît avec le recul de la vie.

L’Italie, ultime éden

«Le cœur de la puissante Grande-Bretagne avait cessé de battre. Le commerce s’était interrompu»: quittant l’île désolée où les indigents entassés meurent avant les riches isolés en leurs manoirs, traversant la France où ils croisent des prophètes fanatisés et des figures spectrales, 2000 fugitifs hagards cheminent, via la Suisse neigeuse, vers l’Italie, ultime éden. Les glaciers du Mont-Blanc éteignent la peste, les fuyards ont péri, sauf le narrateur, Lionel Vernay.

Philosophe sidéré parmi les décombres de la «Rome éternelle et sacrée», flanqué d’un chien, Vernay est seul sur Terre. Seul! Il médite la fin de l’histoire qu’il incarne: «Ce monde ne sera-t-il jamais repeuplé? Les enfants de quelque couple d’amants épargnés, dans quelque endroit inconnu et inaccessible par moi ne s’interrogeront-ils pas sur ces vestiges prodigieux de la race qui vécut avant la peste?»

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Après un an de robinsonnade urbaine, durant laquelle il a gravé à la cime de Saint-Pierre «An 2100, dernière année du monde», Vernay équipe une «frêle embarcation». Il y embarque des vivres et les livres d’Homère et de Shakespeare. Aujourd’hui encore, nul ne sait l’issue de l’odyssée du dernier homme en Méditerranée au temps de l’«épidémie universelle».


 

Genre: Roman

Auteure: Mary Shelley

Titre: Le Dernier Homme

Traduction: de l’anglais par Paul Couturiau

Editeur: Gallimard, Folio (3035)

Pages: 660