«Le Barbier de Sibérie», présenté samedi à la salle des Congrès du Kremlin à 6000 invités triés sur volet, n'est pas seulement un nouveau mélodrame amoureux. Nikita Mikhalkov a résolument choisi de porter à ses concitoyens et au monde un message décisif sur la Russie. Ces dernières semaines, le metteur en scène a reçu la presse pour s'assurer d'être bien compris par tous. Toujours coquet, il laisse même miroiter qu'il n'exclut pas de se lancer à la course à la présidence. Si Dieu le veut.

Le Temps: Pourquoi avez-vous choisi la période du règne d'Alexandre III, à la fin du XIXe siècle, comme toile de fond à votre histoire d'amour?

Nikita Mikhalkov: Tout d'abord le règne d'Alexandre III a été une période sans guerre. Ensuite, il a été marqué par une forte croissance économique. Le rouble était la devise la plus forte du monde. Nous approvisionnions la moitié du globe en céréales. C'est le conservatisme éclairé de l'époque qui a permis cet essor. C'est la seule vision politique qui peut permettre à la Russie un développement équilibré.

– C'est donc un film sur la réalité d'une époque plutôt que sur des individus?

– Absolument. C'est un film sur la dignité. Que voyons-nous aujourd'hui à la télévision en Russie? Des grèves, un président malade, le non-paiement des salaires, la mafia. Ce n'est pas possible de se shooter sans cesse au catastrophisme. Je ne veux pas dire qu'il ne faut pas dire la vérité, mais avec ce film je veux montrer au monde que nous n'avons pas toujours été ainsi. Ce n'est pas seulement un film sur ce qui a été, mais sur ce qui doit être.

– Vous proposez donc un projet national?

– Les gens se demandent: comment vivre? Mais personne ne se pose la question la plus importante pour la Russie: pourquoi vivons-nous? C'est une question à caractère religieux, spirituel. Qu'est-ce que la Russie? Voulons-nous ressembler à la France, à l'Italie? On trouve tout ici: de l'or, du pétrole, du charbon… Il suffit de travailler. Nous n'avons pas besoin de Snickers ou de Tampax de l'étranger, mais de relations culturelles et économiques normales. Si nous ne remboursons pas nos dettes, nous ne recevrons plus de produits d'importation et nous mourrons de faim. Nous avons simplement oublié comment travailler.

– Ne craignez-vous pas qu'on vous reproche d'avoir fait un film idéologique?

– Le film de Spielberg Il faut sauver le soldat Ryan, n'est-il pas un film idéologique sur la manière dont les Américains ont gagné la guerre? Il décrit comment le gouvernement américain a envoyé un groupe de soldats pour sortir des combats le seul fils survivant d'une famille américaine, afin que leur lignée ne s'éteigne pas. Ce n'est pas de l'idéologie, ça? Cela ne lui enlève en rien sa qualité d'œuvre d'art. Bien sûr que c'est une œuvre d'art. Mais les Américains le considèrent-ils comme de l'idéologie? Tout le monde pense que c'est une œuvre puissante sur le pays, sur l'amitié et la guerre. Mon film montre ma vision de la Russie et comment je souhaiterais la voir. Je veux sentir la continuité de cette Russie, sa dignité, sa culture, son histoire et ses traditions. Les élèves officiers russes de mon film, tout en restant des officiers russes, parlent l'anglais avec les Américains, français avec les Français et mettent en scène Le Mariage de Figaro en italien. Ce n'était certainement pas de l'italien de première classe, mais c'est la vérité historique. Je raconte de mon pays ce que j'ai envie que le public sache.

– Vous mettez dans la bouche du tsar Alexandre III des valeurs que vous jugez indispensables à la Russie d'aujourd'hui. Comment pensez-vous que ces paroles seront reçues?

– C'est une question très sérieuse. Quand le gouvernement change en Italie, les portraits changent dans les bureaux ministériels. Mais le régime politique et social reste le même. En Russie, tous les quatre ans, on ne décide pas d'un changement de leader, mais de régime. Nous ne pouvons pas tout le temps vivre sur le bord d'un changement radical. Le seul système valable pour la Russie, si nous voulons la paix, c'est le conservatisme éclairé. L'évolution, mais pas la révolution. Une guerre civile en Russie serait une guerre nucléaire.

– Prendrez-vous part à la prochaine élection présidentielle en Russie?

– Je peux faire bien plus dans le cinéma qu'au Kremlin. J'ai toujours dit que le pouvoir doit être une croix, pas un désir. Quand c'est une croix, tu la portes parce que tu n'as pas le droit de la refuser. Mais, quand tu rêves de pouvoir, tu y prends goût et oublies une chose importante. Occuper un fauteuil, c'est facile. Le quitter, c'est plus dur. Que vas-tu laisser derrière toi? Je n'ai pas l'ambition de me lancer dans la mêlée politique et je suis prêt à soutenir n'importe quel candidat chez qui je sens la force et la vérité. Mais comme on dit en Russie, l'homme propose, Dieu dispose.