En littérature, en cinéma ou dans les séries TV, le récit choral est en vogue, et c’est peu dire. La construction d’une histoire par des voix diverses, isolées autant que personnelles, qui tournent autour du drame central, s’impose comme une méthode sophistiquée, même si elle tient parfois de l’artifice, voire de la fanfaronnade. En premier lieu, pour que le chœur fonctionne, il faut une authenticité, une cohérence des diverses paroles. Et c’est, entre autres, ce que réussit Colin Niel avec Seules les bêtes.

Colin Niel est revenu de Guyane. Il s’est fait connaître grâce à la terre lointaine d’Amérique du sud, cadre exotique pour des suspenses policiers, avec trois romans, Les Hamacs de carton, Ce qui reste en forêt et Obia, il y a deux ans. L’auteur y baladait son personnage central, le capitaine Anato, en proie à de vertigineux doutes identitaires. Dans le troisième opus, l’écrivain abordait une page méconnue de l’histoire tendue entre la Guyane et le Surinam voisin, en partant du parcours tragique d’un ado enrôlé comme mule, pour transporter la poudre du sud au nord.

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Un fort réalisme

Ce réalisme, documenté et pourtant naturel, imprègne d’emblée Seules les bêtes. Cette fois, le lecteur est transporté dans le Massif central, d’abord au pied du causse, vaste plateau ingrat occupé parsemé de quelques fermes isolées. Evelyne Ducat, épouse d’un notable né les pieds dans la boue, qui a fait fortune à Paris avant de revenir au pays, est portée disparue. On a retrouvé sa voiture au bas d’une route de campagne. Début de l’enquête, à angles multiples.

A commencer par Alice, femme d’un fermier, un mariage séché. Assistante sociale, elle affronte, elle porte parfois, la désespérance des gens de la terre. Elle a une aventure avec l’un d’eux, un de ceux du causse, le plus solitaire sans doute – le plus secret, aussi. Et des secrets, il va en accumuler… Deuxième expression, renfermée, mystérieuse.

A ce stade, il faut déjà interrompre le résumé. On peut encore glisser que le roman compte cinq voix, et indiquer qu’il passe par l’Afrique – et là aussi, Colin Niel raconte son personnage, et le fait s’exprimer, sans clichés ni grossièreté, apportant en sus un éclairage nourri, crédible, sur une pratique clandestine.

Du Massif à l'Afrique

Il vaut la peine de surmonter un fort court passage à vide, lors du deuxième témoignage. Car ensuite, le lecteur est aspiré. Depuis le Massif, le roman se fait global. De la mélancolie des campagnes, il vire à une noirceur humaine à plusieurs visages, plusieurs violences. Et le lecteur qui se glissait, le nez enhardi par l’air frais et l’odeur du foin, dans un polar rupestre, déboule dans un suspense multipolaire à l’intrigue vertigineuse, cascade d’actes aux conséquences dramatiques.

La malice de l’écrivain se révèle redoutable, d’autant qu’il n’y a aucune tromperie. Chaque chant du roman choral a ses notes, justes, et c’est le tout qui donne leur caractère terrible à ces enchaînements d’apparence aveugle. «Les gens veulent toujours un début», dit Alice dans la première phrase du roman. Mais où commence l’histoire? C’est la spirale de Seules les bêtes, grand thriller.