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Seun Kuti sur scène, le 22 juillet 2017.
© Paul R. Giunta

Musique

Seun Kuti, noir est le temps

Le musicien nigérian publie un nouvel album, «Black Times», et se produit à Fribourg. Chez le fils du légendaire Fela, la révolution est affaire de génétique

Il y a quinze ans, Club Mondial d’Yverdon. L’ancien agent de Stephan Eicher, Martin Hess, a conçu cette enclave de musique globalisée au cœur d’Expo.02. Fin juillet, il a programmé une fanfare mexicaine – avec squelettes dégingandés, sombreros de la mer et sérénades de mariachis – qui annule au dernier moment. Pour les remplacer au pied levé, Hess appelle ses amis producteurs qui lui conseillent un inconnu au nom célèbre. Il s’appelle Seun Anikulapo Kuti, il a tout juste 19 ans et il débarque de Lagos, Nigeria, avec une malle voyage pleine des vêtements de son père. On se souvient encore avec précision de ces concerts, de cet orchestre, Egypt 80, de cet immense tambour sculpté posé sur un bord de la petite scène. On se souvient de Seun qui reprenait trait pour trait l’afrobeat de son père, Fela Kuti, et parlait des révolutionnaires panafricanistes comme de fées penchées sur son berceau. Il était beau et incendiaire. Il était un héritier.

Quinze ans plus tard, il répond douloureusement au téléphone de sa chambre d’hôtel parisienne. Le soir précédent, il a rempli le Bataclan avec un orchestre dont certains membres sont depuis trente ans les mercenaires des Kuti. «Bien sûr que je me souviens encore d’Yverdon! J’étais un gamin, j’affûtais ma technique. On a joué pendant quinze jours, au début la salle était à moitié vide, à la fin on refusait du monde. J’étais en Suisse et j’avais envie de tout acheter. Voilà ce qui a surtout changé en moi, je ressens moins le besoin de consommer. A nous les Africains, on nous a inculqué l’idée qu’on ne peut être heureux sans posséder.» A l’époque déjà, dans la coulisse, il ôtait scrupuleusement ses Nike immaculées, ses jeans baggy, pour enfiler le costume en lycra moulant de son père, avec paillettes et déhanché. Sur le dos de Seun était tatoué en lettres gothiques de rappeur californien le slogan «Fela Lives». Fela vit, à travers lui.

Entre yoruba et hip-hop

«J’accorde énormément d’entrevues ces dernières semaines pour la sortie de mon disque. Il y a des questions qui reviennent sans cesse: comment c’était d’être le fils de mon papa, par exemple. Comment vous voulez répondre à cela? C’était cool.» Il existe des photographies de Seun bébé couché à côté de son père en slip léopard. Quand Fela meurt du sida en 1997, Seun n’a que 14 ans, mais il prend la scène depuis plusieurs années. Seun grandit dans une petite maison encombrée du quartier d’Ikeja à Lagos, un lieu mythique de sédition contre la dictature. La «Kalakuta Republic» est un lupanar mondain où le cannabis s’incruste dans les murs, où les militaires peuvent débarquer à tout instant, où les dizaines de femmes de Fela forment pour Seun une armée de mères et de princesses qui l’élèvent à tour de rôle. Au début des années 2000, Kalakuta ressemblait à un mausolée de poussière, délabré; les savates de Fela dépareillées étaient exposées au sommet d’un escalier à moitié détruit.

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Aujourd’hui, la maison est un musée. Seun est lui-même devenu père d’une fillette dont il poste tous les deux jours une image ensoleillée sur les réseaux sociaux. Il aurait pu sombrer dans des histoires de testaments trahis, dans les querelles avec son frère aîné, Femi Kuti, qui tient le club Afrika Shrine à deux rues de là, il aurait pu se contenter de cloner l’afrobeat paternel, de faire fructifier la boutique. Il vient de sortir Black Times, un disque produit par le pianiste texan Robert Glasper, qui réconcilie chez Seun la part yoruba, la soul africaine, et son goût éperdu pour le son du hip-hop contemporain. Sur la pochette, Seun pose avec ironie en béret et cigare de révolutionnaire cubain, comme si les postiches du Grand Soir promis s’étaient substitués à l’odeur de la poudre. «Si je chante encore le nom de Thomas Sankara, de Kwame Nkrumah, de Patrice Lumumba, des grands leaders africains, c’est que la jeunesse en oublie parfois l’augure.»

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Lutte des classes

Le Nigeria de Seun Kuti ne ressemble en bien des points plus du tout à celui de son père. A la dictature kaki contre laquelle Fela s’érigeait s’est substituée une ploutocratie que Seun, chaque jour que Dieu fait, conspue sur son mur Facebook. En matière culturelle, les énormes stars de l’afropop nigériane conquièrent le monde, Davido enregistre avec Drake, les producteurs de Lagos développent un son qui ne doit presque plus rien à l’afrobeat de Fela et débarrasse les textes de tout contenu politique. «Je n’ai jamais pensé que toute musique doit être un brûlot. Mais les corporations l’emportent quand notre production culturelle ne se distingue plus, lorsqu’elle ne contient pas une certaine idée de la liberté. J’ai enregistré avec Carlos Santana, qui a vécu une époque où la musique pop n’était pas dénuée de substance. Ce temps paraît bien loin.»

Orphelin jeune, Seun a beaucoup lu. Et son discours porte la trace du structuralisme marxiste autant que des analyses des rapports de force à la Noam Chomsky. «J’ai toujours un doute quand je lis ce que les médias nous racontent sur le monde. Le récit qui est offert aux jeunes Africains est celui d’une fatalité de l’échec, de l’Occident sauveur, de la libération par le développement industriel.» Seun évoque dans sa musique un moment noir, révolutionnaire, qui n’est pas seulement lié à la couleur de peau: «Je me rends bien compte que l’essentiel de mon public en Occident est composé de Blancs. La lutte de classes m’intéresse davantage que la lutte raciale. L’immense majorité d’entre nous sommes victimes de l’accaparement des richesses.» Ce qui frappe chez Seun, c’est que tout cela, cette colère, prend la forme d’une musique à la sensualité pyromane.


«Black Times» (Strut), Seun Kuti & Egypt 80. En concert le mercredi 21 mars à Fribourg, Fri-Son, Fribourg.

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