Livre

La sève du jeune Heidegger

Des chercheurs francophones explorent les importants écrits de jeunesse du philosophe allemand

Genre: Philosophie
Qui ? S.-J. Arrien et S. Camilleri (éd.)
Titre: Le jeune Heidegger, 1909-1926
Chez qui ? Vrin, 290 p.

De Martin Heidegger, on retient généralement deux choses: qu’il est l’auteur de l’un des maîtres-ouvrages du XXe siècle, Etre et Temps (1927), et qu’il fut recteur de son université juste après l’avènement de Hitler (1933). Cette double circonstance a suscité une très abondante littérature, mais a en même temps occulté d’autres aspects de son œuvre, notamment tout son parcours philosophique de jeunesse. Hegel et Marx ont d’ailleurs subi le même destin: le retentissement de leur œuvre de maturité a jeté comme un écran sur leur œuvre antérieure.

C’est donc une démarche importante qu’ont entreprise la professeure Sophie-Jan Arrien (Québec) et le jeune chercheur Sylvain Camilleri (Belgique) en éditant un volume d’études consacré au jeune Heidegger couvrant l’époque 1909-1926. On ne peut pas dire qu’ils font œuvre de pionniers, puisque quelques importants ouvrages ont déjà paru sur cette période de la pensée du «roi caché» de la philosophie allemande, comme l’appelait Hannah Arendt dès les années 20; mais disons qu’ils consolident, en francophonie, cette nouvelle orientation des études heideggériennes, qui consiste à renouveler la lecture de Heidegger par la sève de lui-même, mais jeune. De plus, ce livre marque aussi un renouveau en un autre sens, puisque les contributeurs appartiennent à une nouvelle génération de chercheurs, rafraîchissant ce qu’on peut appeler la «vieille garde heideggérienne».

Le registre sur lequel se déploie ce volume n’est donc pas le registre rétrospectif du «il l’avait déjà dit en 1921», mais le registre proprement philosophique de la reprise de thèmes fondamentaux de la pensée de Heidegger. Comment philosopher sur le vécu, qui menace toujours de disparaître sous la réflexion? Comment faire la théorie de ce qui n’est pas théorique? Comment peut-on réfléchir sur soi sans faire de soi un objet, c’est-à-dire précisément ce qu’il n’est pas? Que nous dit l’expérience religieuse, en tant qu’expérience spécifiquement intérieure, de l’existence en général? Comment approcher philosophiquement le phénomène de la mort? Toutes ces questions heideggériennes sont traitées pour elles-mêmes, avec la conceptualité extraordinairement féconde du jeune Heidegger, et en confrontation avec le contexte philosophique de l’époque.

Il ne s’agit pas ici de recherche purement érudite sur le passé d’un grand philosophe, mais plutôt d’une aide à la réinterprétation de son œuvre, et des riches possibilités qu’elle offre pour aujourd’hui. Comme le disent excellemment les éditeurs: «L’avenir de la recherche heideggérienne est à chercher du côté de son passé philosophique.»

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