«Cut», le dernier spectacle de Philippe Saire agit comme une colle à deux composantes. Il faut voir les deux parties pour être scotché. C’est que, amoureux des arts plastiques, le chorégraphe lausannois a imaginé une contrainte spatiale inédite: couper en deux la scène et la salle et inviter le spectateur à visionner la même création deux fois, de part et d’autre de ce rideau transversal. Le procédé profite à la seconde partie qui sort enrichie des visions engrangées avant l’entracte et dont le souvenir est activé par les repères sonores. Jolie manière de raconter l’importance des sens dans toute expérience. A découvrir, ces jours, à Sévelin 36, à Lausanne, avant une grande tournée suisse et allemande.

D’un côté l’exil, de l’autre, une cité hostile

Le mystère restera entier. Et difficile à trancher. Est-ce que la partition blanche de «Cut» est intrinsèquement plus intéressante? Ou est-ce qu’elle doit son intensité au fait qu’elle est nourrie par les réminiscences de la proposition noire vue en premier? En tous les cas, mercredi, jour de première, la soirée a été contrastée. Une première partie, côté gauche de la scène, qui raconte l’exil et la nostalgie dans des termes pas désagréables, mais plus anecdotiques que substantiels. Et une seconde proposition, à la droite du rideau, qui prend au ventre et raconte la sauvagerie d’une cité en perdition.

Le tourbillon de l’exil, tout d’abord. Jusqu’à ses 5 ans, Philippe Saire a vécu en Algérie. Une terre baignée par le soleil dont ses parents ont gardé un souvenir lumineux. D’où, côté gauche, cette proposition où bribes de danses folkloriques, embrassades et jeux amoureux un brin dangereux s’enchaînent comme les ampoules colorées de la guirlande de lumière qui amène la touche finale à ce tableau des festivités. Les quatre danseurs (Maïté Jeannolin, Claire Lavernhe, Antonio Montanile et Lazare Huet) sont autant de lianes montées sur ressort qui épousent à la perfection les percussions et mélodies maghrébines, mais les séquences se cherchent un sens.

La part amputée ne crée pas assez de frustration

Bien sûr, les protagonistes sont souvent happés par le côté aveugle et leur disparition stimule la curiosité. Mais pas plus que s’ils disparaissaient dans les coulisses. A ce stade, la part amputée du plateau ne crée pas assez la frustration pour amener une nouvelle dimension. Le moment prenant? Les cinq dernières minutes quand l’inquiétant Victor Dumont surgit du mur et entame une danse de l’épuisement sous un spot pâle tandis que, de l’autre côté, les quatre danseurs lancent des mélopées. La tension est enfin là.

Dans la ville blanche…

Elle ne quittera pas le plateau lors du second tableau. Car la proposition blanche est plus étonnante, plus plastique et oppressante que les danses déliées d’Alger. Sur la droite du rideau, Philippe Saire raconte le temps de l’hostilité à travers des cartons empilés, dressés, effondrés, utilisés comme vêtements ou encore alignés comme une ville sans âme. Victor Dumont, encore lui, est l’occupant mutant de cette contrée. Ses reptations évoquent l’état sauvage, le retour de l’animalité. Comme son corps abandonné sur le dos d’un allié. Ou encore le face-à-face, ventre gonflé ventre dégonflé, avec une passante fascinée. D’instinct, on dirait que cette partition-là est plus élaborée. Mais elle est aussi alimentée, en contrepoint, par les allers-retours des exilés et les souvenirs de leurs danses endiablées. Le mystère reste donc entier.


Cut, jusqu’au 13 nov., Sévelin 36, Lausanne, 021 620 00 11. Le 18 nov., Théâtre du Passage, Neuchâtel. Dates et lieux du reste de la tournée sur www.philippesaire.ch