Sur l’échelle de la conversation gênante, parler de sexe avec sa mère quand on est adolescent doit valoir un bon 9. Voire un 10 quand la mère en question est une sexologue sans filtres, capable de lâcher nonchalamment, sur le canapé du salon: «Mon chéri, j’ai vu que tu faisais semblant de te masturber, est-ce que tu veux en parler?»

Bienvenue dans la vie impossible d’Otis (Asa Butterfield, la bouille adorable d’Hugo Cabret qui a bien grandi), jeune de 16 ans un peu paumé, plutôt gauche et aussi peu porté sur la question charnelle que sa mère, Jean (une Gillian Anderson formidablement embarrassante), est intarissable. Problème: au lycée, «tout le monde couche, va bientôt coucher ou est en train de le faire», alors Otis se sent, comment dire, en léger décalage.

Jusqu’au jour où Maeve, une bad girl imbuvable, comprend qu’un fils de sexologue peut certes manquer d’expérience mais pas de – précieuses – connaissances théoriques sur le coït. Ils décident donc de monter ensemble un business, monnayant à leurs camarades de classe des conseils pour améliorer leurs performances sous la couette. Et ce n’est pas la demande qui manque…

Sous la ceinture

Le titre, le pitch, la bande-annonce: avouons qu’on ne s’est pas précipité sur Sex Education, dernière-née des productions Netflix et dévoilée sur la plateforme le 11 janvier dernier. Avait-on vraiment besoin d’une énième histoire d’ados dopés aux hormones, d’une nouvelle comédie dramatique lourde et bien grasse, à mi-chemin entre Glee et American Pie? Et la première scène ne nous a pas rassuré: sur un tube langoureux de Muddy Waters, on découvre un jeune couple en plein ébat. Accusant son copain d’avoir simulé la jouissance, l’amazone permanentée finit par lui agiter le préservatif sous le nez: «Où est le sperme, Adam?» Ou comment taper d’emblée dans le vulgaire.

Sauf que non. Passé la phase des préliminaires, Sex Education se révèle, si ce n’est subtil, étonnamment riche. Certes, la majorité des dialogues évoluent quelque part en dessous de la ceinture – en n’évitant pas l’éternelle analogie de la banane. Mais c’est là le concept de la série et, la plupart du temps, celle-ci offre des répliques pleines d’humour et de justesse.

Surtout, le sexe n’est pas racoleur, mis en scène par des acteurs aux allures de trentenaires libidineux. Au contraire, il est maladroit, déroutant, frustrant, voire carrément inexistant.

Tordre les clichés

Il y a Adam, le fils du proviseur paralysé par l’angoisse de la performance. Et ce couple de filles, l’une peinant à apprivoiser le corps de l’autre. Ou encore cette fan de BD fantastiques coiffée façon princesse Leia, prête à tout pour perdre sa virginité sous la pression du groupe. A travers leur sexualité naissante, la série met en lumière les imperfections et questions existentielles de ces jeunes, aspirant tous à la popularité et à la reconnaissance. Celles des moins jeunes aussi, puisque, on le comprend vite, ce n’est pas parce que Jean sème des phallus sculptés dans la maison qu’elle a sa vie sentimentale en main.

En plus d’éviter les travers du trash, les huit épisodes de Sex Education, imaginés par la dramaturge Laurie Nunn qui signe ici sa première série, évitent aussi les clichés du classique show pour ados. Car Otis n’est pas le geek typique, la blonde populaire joue aussi aux cartes avec l’étrange Maeve et Eric, le bras droit d’Otis – Ncuti Gatwa, une belle découverte – assume ouvertement son homosexualité et ses tenues flamboyantes. Ce qui ne l’empêche pas d’aller à l’église avec sa famille noire catholique. «Eric est le personnage du meilleur ami gay qu’on a déjà vu tant de fois, mais nous avons essayé de raconter cette histoire en y ajoutant de nouvelles couches, explique Laurie Nunn au média en ligne Thrillist. Il se demande notamment quel homme, et quel homme homosexuel il veut être en 2019.»

A travers sa palette de personnages polychromes et multifacettes, la série offre une vision positive et inclusive de la sexualité, sans pour autant en faire un manifeste LGBT. Et son ton décalé, laissant aussi place à l’émotion, lui permet d’aborder l’air de rien des thèmes centraux comme l’avortement, l’homophobie ou l’amour-propre. Le genre d’éducation, sexuelle ou non, qu’on aurait voulu recevoir: embarrassante, remuante, mais salutaire.


«Sex Education», disponible sur Netflix.