Cinéma

Sexe, bière et rock n’roll au Belgica

Figure de proue du jeune cinéma flamand, Felix van Groeningen raconte dans «Belgica» l’épopée d’un café-concert dirigé par deux frères, de la gloire au crépuscule. L’alcool est blond et le diable est à nous

Ça sent la bière, de Londres à Berlin, et plus précisément à Gand, au Belgica, le bar que Jo (Stef Aerts) vient d’ouvrir. Ce freluquet idéaliste et borgne demande à son frère aîné de lui donner un coup de main pour gérer l’affaire. Frank (Tom Vermeir), qui s’ennuie dans le chenil de sa femme et rêve encore de rock’n’roll, répond présent. En quelques semaines, l’enseigne devient le rendez-vous incontournable des noctambules gantois les plus assoiffés… Mais le succès tourne la tête de Frank: trop de coke, trop de filles…

Né à Gand en 1977, diplômé de l’Académie royale des Beaux-Arts, Felix Van Groeningen, joyeux drille au rire sonore, se pose en fer de lance du nouveau cinéma flamand. Truculents et mélancoliques, ses films plongent dans les tréfonds d’une Belgique breughelienne hantée de personnage non-conformistes. La Merditude des choses s’organise autour de Gunther, gamin issu d’une famille marginale de bambocheurs invétérés. Le film décroche aussi bien l’Amphore d’or au Festival du Groland à Quend qu’un Prix Art & Essai à Cannes, assorti d’un sympathique scandale quand l’équipe du film est remontée la Croisette à bicyclette et à poil… Alabama Monroe, César du meilleur film étranger, est un mélodrame dévastateur dans lequel un chanteur de bluegrass et une tatoueuse perdent leur petite fille.

Gras comme la vie

Pour Belgica, qui met en images le constat selon lequel «on grandit et puis il faut renoncer à ses idéaux», Felix Van Groeningen se base sur son histoire personnelle. A la fin des années 80, son père et un copain ont ouvert à Gand le Charlatan. C’est dans ce café-concert et discothèque que le futur cinéaste a grandi. Lorsque les propriétaires, épuisés par la vie nocturne, se retirent, deux frères reprennent l’établissement qui connaît avec eux de grandes heures au début du XXIe siècle. Et puis ils se brouillent…

Déclinant les stances fameuses du sex, drugs & rock’n’roll, Belgica plonge dans les bas-fonds de la joie de vivre. On descend des hectolitres de bière, on s’enschnouffe et fornique à tire-larigot, le tout assorti de brèves de comptoir bien senties et d’adages éthyliques à méditer, tels «Le jazz, c’est du pesto; le rock’n’roll, de la fucking bolognaise». C’est gras comme la vie, comme le logo de l’établissement sur lequel un wapiti enfile un rhinocéros. Mais l’hédonisme finit par dérailler. Gare à la gueule de bois, aux sautes d’humeur induites par la cocaïne. Un rapport de patron à employé s’instaure entre de vieux amis. Le succès engendre des problèmes de sécurité et les vigiles professionnels ont tôt fait de refouler les Marocains…

Défilé de cuivres

Les mouvements de foule, notamment l’ouverture de la grande salle avec un défilé de cuivres renvoyant aux bacchanales célébrées par Kusturica, sont remarquablement mis en scène. «Filmer le chaos n’est pas difficile, estime le réalisateur. Il faut prendre le temps de la mise en place, et puis laisser faire la caméra. La séquence dans laquelle le public ne veut plus quitter le dancefloor a été tournée après douze heures de travail. Plus personne ne savait l’heure qu’il était». L’improvisation n’est pas interdite, mais l’espiègle van Groeningen récuse toute tentation documentariste: «Il s’agit de créer les conditions. Quand je travaille avec des enfants, je les mets en conditions pour qu’il réagisse d’une certaine manière».

Composé des frères Dewale, David et Stephan, le groupe Soulwax, une référence de la scène électro-rock européenne, assure non seulement une bande-son qui déchire mais a créé de toutes pièces les groupes qui se produisent sur scène, The Shitz, They Live, Burning Phlegm ou Roland Macbeth, tous crédibles et excellents… Sur le plan métaphorique, cette «micro-société» qu’est le Belgica représente le vivre-ensemble de la Belgique; mais avec les exclusions qu’il finit par pratiquer préfigurent les dérives communautaristes que l’Europe découvre avec effroi.

Les bémols sont à chercher dans la longueur peut-être excessive de cette tranche de rock’n’roll, la structure linéaire du scénario ou quelques facilités stylistiques. Mais cette teuf paillarde fait du bien dans le paysage trop aseptisé du cinéma.

Campagne vespérale

Revenu de tous les tapages nocturnes, Frank s’est établi à la campagne avec sa femme et ses enfants, ô quiétude de la vie domestique en milieu rural. Une fin de conte de fées ou un constat d’échec? «Les deux ensemble. Ni positif, ni négatif, médite Felix Van Groeningen. Je voulais que, d’une façon ou d’une autre, Frank trouve sa place. C’est bon pour sa famille, pour lui-même. Mais il ne voit plus son frère. C’est une conclusion aigre-douce, très nostalgique.»

Primé à Sundance pour Belgica, Felix Van Groeningen part cet automne tourner Beautiful Boy aux Etats-Unis. Il ne craint pas d’y perdre cette liberté qui fait l’âpre saveur de son cinéma. «Certes, c’est un autre système. Il y a plus d’argent donc moins de liberté, mais j’ai confiance. Les gens avec qui je vais travailler sont fantastiques, je ne peux pas m’égarer».


Belgica, de Felix van Groeningen (Belgique, 2015), avec Tom Vermeir, Stef Aerts, Hélène De Vos, Charlotte Vandermeersch, Boris Van Severen, 2h07

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