Pour l'année à venir, le Musée d'ethnographie de Neuchâtel est interdit aux moins de 14 ans non accompagnés. On comprendra pourquoi en précisant qu'une partie des pièces exposées a été fournie par la grande chaîne de sex-shops Beate Uhse. Jacques Hainard et son équipe se frottent en effet à un sujet des plus chauds, le sexe, avec ce qu'ils présentent comme des «spéculations sur l'imaginaire et l'interdit». Aussi, comme ils l'avaient encore rappelé avec leur précédente exposition, Le Musée cannibale, ils installent leurs visiteurs dans une logique du retour sur soi. Il n'est plus question pour eux d'une ethnologie de l'Autre qui ne soit précédée d'une meilleure conscience de notre société.

L'exposition aborde le corps humain comme une marchandise. Pour Jacques Hainard, nous sommes confrontés à des messages paradoxaux. Le retour des interdits s'accompagnant sans cesse d'incitations consuméristes. C'est cette perversité, ce jeu de dupes, et les comportements qu'ils impliquent que met en évidence la succession des salles de X.

Le parcours est extrêmement structuré, chaque salle traversée abordant une nouvelle approche du sexe dans notre société. A chaque fois, la scénographie dessine le décor d'une pièce, souvent débordant d'objets, mais aussi d'images, avec chaque fois un extrait de film. Pas de textes une fois passé le seuil de l'exposition, mais le visiteur peut s'accompagner du «texpo», la brochure dans laquelle ont été consignées les références ainsi que des citations prises autant chez les écrivains que dans la presse récente.

Ainsi, passé le «vestiaire», le visiteur est accueilli dans le «salon Monopoly», évoquant les remises en cause de la monogamie et de la fidélité. Dans le «dressing-room», tout un tas de talons aiguilles, de déguisements étranges et de «bitch Barbies» en tenues de cuir à moitié cachés derrière la penderie évoquent le fétichisme. Les toilettes se confondent avec un confessionnal. Les graffitis qui parent les murs sont en fait des citations d'écrivains reprises dans le «texpo». Guillaume Dustan le dispute en violence aux déclarations ou aux aveux de Bataille, Ellis Bret Easton ou Prévert: «Ce n'est pas du tout une lesbienne noire, Dieu, ça se saurait! C'est clair. Dieu est un petit blanc, hétéro. Dieu, il voudrait qu'on soit sages. Que ce soit Disneyland. Il a tellement peur de tout ce qui dérange, Dieu. De tout ce qui est fort, sombre, profond. Comme le sexe, la mort.» (Guillaume Dustan, Génie Divin, Balland, 2001).

Plus loin, les couvertures des magazines qui tapissent «la chambre d'adolescent» sont remplies de lolitas aguicheuses. Sur le moniteur, un extrait de Festen de Thomas Vinterberg. Dans le «texpo», la prose de pédophile du personnage de Rose bonbon, livre à scandale de Nicolas Jones-Gorlin (Gallimard 2002). Dans la société décrite ici, le sexe se confond souvent avec la violence. On traverse encore «la rue sombre», «le bureau d'agence», où les nus des publicités côtoient ceux des tableaux de Rubens ou de Poussin. Le «safe de la banque» et le «tribunal» se complètent pour évoquer non-dits et scandales. En point d'orgue, une crèche de Noël particulièrement délirante vient souligner l'actuelle perte des repères.

A ce moment là de l'exposition, le visiteur a traversé, en voyeur un peu écœuré peut-être, une sorte de kaléidoscope sur la sexualité, telle qu'elle peut être vécue, ici et maintenant. Et puis voilà qu'il se retrouve dans une sorte de panoptique (architecture de la surveillance), ou de peepshow (espace du voyeurisme), dont les fenêtres permettent de voir sans être vu les visiteurs des pièces précédentes. Et à chacune d'elles correspond un des interdits du «Décalogue», fondement de notre culture judéo-chrétienne. Avec, en antithèse, le nouveau commandement, énorme: «Mais tu consommeras».

En finira-t-on là? Non, la fin du parcours pose encore la question de l'abstinence et du retour du désir, avec dans le «texpo» un extrait du «Cantique des cantiques»: «Comme un lis parmi des ronces, telle est ma compagne parmi les filles. Comme un pommier au milieu des arbres de la forêt, tel est mon chéri parmi les garçons.»

Pour compléter la visite, on se plongera encore dans le recueil de textes qui accompagne l'exposition, ou on ira au cinéma. En effet, le 7e art, élément indispensable à une réflexion sur le sexe aujourd'hui, est très présent dans l'exposition, mais le Musée d'ethnographie a aussi profité de la présence du Festival international du film fantastique (NIFF) pour une collaboration. Sous le titre «Flesh For Fantasy», une sélection propose, à des heures tardives, «des films où la chair et le corps sont abordés sans tabous».

«X» au Musée d'ethnographie (rue Saint-Nicolas 4, Neuchâtel, tél. 032/718 19 60). Ma-di 10-17h. Jusqu'au 25 janvier 2004. http://www.men.ch. Festival international du film fantastique, jusqu'au 5 juillet à Neuchâtel. http://www.niff.ch