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Le sexe à Rome, une planète inconnue

Hétéro, bi, homo… La distinction n’a pas de sens dans la société romaine, explique la latiniste Florence Dupont. L’altérité antique éclaire-t-elle notre présent?

«Une autre planète.» Une terre étrange où, en matière de sexe, tout existe, mais où la sexualité n’existe pas: ni en tant que notion, ni en tant que composante de l’identité (hétéro, bi, homo, quèsaco?). Telle est la Rome antique que révèle Florence Dupont, latiniste, professeure à l’Université Paris-VII Diderot, auteure d’une vingtaine d’ouvrages aussi ébouriffants qu’érudits*. La chercheuse était invitée jeudi par le centre interfacultaire Maison de l’histoire de l’Université de Genève pour une conférence publique aux fortes résonances avec l’actualité: «L’homosexualité, entre anciens et modernes: problèmes d’interprétation». L’occasion pour une exploration sexuelle d’une déroutante altérité.

Samedi Culturel: Le mâle romain n’est pas rendu viril par ses exploits sexuels. Au contraire…

Florence Dupont: Il existe à Rome différentes façons d’être un homme. Ceux qui s’adonnent aux plaisirs (quels qu’ils soient – les Romains ne font pas la distinction entre érotisme et nourriture), on va les appeler mollis («mou»). Ils font partie de la noblesse, ils ne font pas beaucoup de politique, ils ne font pas la guerre, ils s’adonnent à la philosophie, aux arts… Qu’ils aient une vie sexuelle ou pas, dans les deux cas, ils seront mollis. Ceux d’entre eux qui ont une activité sexuelle peuvent s’intéresser aux femmes, aux hommes, aux garçons, tout le monde s’en fiche. On considère simplement que trop, c’est trop. Si un homme est très actif sexuellement, c’est par gourmandise, parce qu’il est vorace. Ceci fait de lui quelqu’un de peu viril. A l’inverse, celui qui mène une vie austère, toute dans l’effort, dans la guerre, dans la politique, sera appelé durus («dur») et considéré comme hyperviril. Mais là aussi, trop, c’est trop: si on n’est que «dur», on devient un rustaud, une brute… Il y a un équilibre à chercher, chacun doit trouver le sien. La société vous observe, elle trouve que vous vous en tirez bien, ou pas. Il y a un jugement moral, mais pas de normes.

– Pas de lois en matière de sexe?

– Il y en a une: une famille peut porter plainte contre un homme pour stuprum. C’est un terme qui peut recouper beaucoup de choses: avoir séduit une femme mariée, ou le fils du voisin… Ou encore, dans le cas d’un officier, abuser de son autorité pour faire venir un jeune soldat sous sa tente. On ne fait pas de distinction entre viol et séduction. Dans les deux cas, une personne qui a de l’autorité intervient sur quelqu’un de physiquement ou psychologiquement plus faible, qui ne pourra pas résister à la séduction, ou à la force. On ne différencie pas le type qui se jette sur une femme mariée de celui qui vient vers elle avec un beau cadeau.

– Qu’on soit «mollis» ou «durus», peu importe le sexe de l’autre…

Le genre du partenaire n’intéresse personne. Et la distinction entre être «actif» et «passif» dans l’acte sexuel n’existe pas. Il n’y a même pas de termes latins pour l’indiquer… On peut dire que l’érotisme romain n’est pas sexué, il n’y a pas de comportement «féminin» ou «masculin», tout est possible. Le corps d’un bel homme est considéré comme tout aussi attirant que celui d’une belle femme aux yeux des hommes comme aux yeux des femmes: c’est pareil. Si un orateur se dénude le bras en parlant et que son bras est beau, le geste est perçu comme choquant, érotisé. Pour nous, tout ceci est très étonnant. Ce qui montre à quel point le sexuel est culturel.

– Rome se méfie de l’amour…

Le grand problème, c’est de ne pas devenir esclave. L’amour est considéré comme dangereux, car on devient dépendant, il peut vous asservir. Pompée était trop amoureux de sa femme, il revenait la voir en cachette alors qu’il était en guerre; une nuit, on le reconnaît – et tout le monde rigole de lui. On craint aussi que la personne aimée puisse avoir la main sur vous. C’est tout le problème des maîtresses et des amants. Les dames de la bonne société avaient pas mal d’amants et elles pouvaient les utiliser pour faire la promotion de leur mari au Sénat. Inversement, l’amant pouvait utiliser la femme pour sa promotion sociale… Cicéron accuse Marc Antoine d’avoir eu, à 20 ans, une passion pour un homme qui s’appelait Curion: ce n’est pas bien, cela brouille les cartes politiques, les relations sont menacées. L’amour entre deux jeunes hommes libres n’est pas anormal, ça peut arriver.

– Ce modèle fonctionnerait-il sans l’existence des esclaves, sexuellement corvéables?

L’avantage des esclaves, c’est qu’il n’y a pas besoin de leur faire la cour. On ne risque pas de tomber amoureux. Il est plus «amollissant» d’être amoureux d’une personne libre, car cela prend du temps, de l’énergie. L’esclave vient dans votre chambre, puis c’est fini.

– Comment vivent les femmes?

– Elles n’ont pas de droits politiques. Elles ne font pas la guerre. Elles ont une fonction religieuse: certains cultes ne sont pas possibles sans elles; sans vestales, pas de Rome possible… Elles font des enfants, mais ce n’est pas obligatoire: on peut les adopter. Lorsque l’homme est déficient, ou qu’il n’est pas là, son épouse peut assumer sa fonction: on a même vu des femmes parler au Sénat. La notion d’une nature féminine différente, séparée, n’existe pas; de ce point de vue, si vous voulez, on peut parler d’égalité. Mais les femmes ont une fonction spécifique. On n’est pas dans l’indifférenciation des genres. Les femmes sont par ailleurs présentes dans l’espace public et dans l’économie. Elles gèrent parfois de grosses entreprises commerciales. Cicéron est riche car sa femme s’occupe d’affaires immobilières, par ailleurs douteuses… Les femmes exercent leur influence. On a retrouvé des graffitis politiques: «Moi, Mme Unetelle, marchande d’étoffes bien connue, vous dis: soutenez tel magistrat municipal»… Les Romaines voyagent et sont présentes aux banquets. Elles passent beaucoup de temps entre elles (on est dans une société homosociale), mais elles ne sont pas du tout enfermées. Quand elles sortent, elles mettent un voile sur la tête, car les cheveux sont considérés comme extrêmement séducteurs. Un voile léger, comme on en voit en Iran aujourd’hui, qui couvre vaguement.

– Faisons un saut de deux mille ans. Vous vous êtes exprimée en faveur du mariage pour tous.

– Je ne m’étais jamais bougée sur ce genre de sujet. Puis il y a eu cette affaire. On a vu la France en pleine régression et le mutisme des intellectuels m’a énervée. Le Monde m’a proposé une tribune et j’ai fait un texte, «Papa bleu, maman rose», à la façon de Roland Barthes, en décrivant le logo de la «Manif pour tous»… Cette campagne a créé des ruptures. J’ai croisé dans la rue mon ophtalmologue qui allait à une manif anti-mariage gay avec une écharpe rose – et j’ai changé d’ophtalmo… Mais ce que j’ai à dire sur l’«homosexualité antique» ne fait plaisir à personne. Car je dis que cette formule n’a pas de sens. La notion de sexualité est récente, elle date du XIXe siècle. Certains me disent: «II ne faut pas dire ça, ou alors seulement entre nous…» De la même manière, il fallait s’abstenir de relever que les communistes avaient des goulags, car cela désespérait les ouvriers de Renault… Je ne suis pas d’accord.

– Que diriez-vous, en prenant appui sur votre savoir, aux homosexuels qui militent pour leurs droits?

– Qu’ils n’ont de comptes à rendre à personne. Ils n’ont pas à dire: je suis ceci ou cela. C’est dans cette direction-là qu’il faudrait aller, vers une indifférence. Plutôt cela que: «Homosexuels de tous les temps, unissez-vous»… Il est fondamental que dans la loi il n’existe plus aucune discrimination pour des raisons sexuelles. Mais ce n’est pas pour autant que les homosexuels sont obligés d’entrer dans une catégorisation.

L’essentialisation de la sexualité pose un gros problème dans la lutte contre l’homophobie dans le Maghreb, comme l’a montré une étude de Gianfranco Rebucini. On introduit des catégories dans des sociétés qui ne cherchaient pas à savoir ce genre de choses. Avant, il n’y avait pas de loi sur l’homosexualité, personne n’en parlait, tout le monde s’amusait dans les coins. Maintenant, on se définit, l’homosexualité est un vice, des gens qui vivaient leurs histoires tranquilles sont soupçonnés… et du coup les Maghrébins deviennent des hétéros purs et durs, ce qui me fait bien rigoler. On arrive même à poursuivre des femmes pour homosexualité, alors que, partout en Afrique, elles pouvaient faire ce qu’elles voulaient entre copines. Il y a des choses qui font du sens en Europe ou aux Etats-Unis (c’est le modèle du système de revendication de la communauté noire américaine), mais qui ne s’exportent pas. Les gay studies ont eu tendance à essentialiser la sexualité. La notion d’hétérosexualité a été inventée après l’homosexualité… Tout cela n’est qu’une construction datée dans le temps. Qui pourrait très bien disparaître.


*  Dont «L’Erotisme masculin dans la Rome antique» , avec Thierry Eloi, 2001; «Rome, la ville sans origine» , 2011; «L’Antiquité territoire des écarts» , 2013.

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