Sur le site internet du Sartorialist, les femmes portent des robes qui ont l’air d’avoir été inventées ce matin. A moins qu’elles aient vu le jour avant-guerre. Et alors?

Sur le site du Sartorialist, il y a des inconnues foudroyantes qui ne connaissent rien à la mode et des professionnelles de la sophistication vestimentaire. Et alors?

Et alors, rien, sauf que sur le site du Sartorialist, il est très difficile de dire qui est une star et qui ne l’est pas (encore), qui se soigne son look et qui s’en balance pas mal. Et alors?

Et alors, c’est comme si la grâce était quelque chose d’aussi démocratiquement partagé que l’imagination, le tact et l’innocence.

Reprenons. Le Sartorialist, c’est le blogueur de mode le plus célèbre. Il s’appelle Scott Schuman. Il est Américain, petit, râblé, blond, yeux très bleus. Il y a cinq ans, Scott Schuman était un commercial de la mode au chômage. Admirateur de la belle facture et d’une élégance bourgeoise en apesanteur, il commence à prendre des photos d’inconnus dans la rue. Il ouvre son blog. Il se trouve un pseudonyme (en anglais, «sartorial» désigne un costume venant de chez le tailleur). Le succès de ses images prises à New York, Paris ou en vacances est fulgurant. Par exemple, en quelques heures, certaines de ses photos sont commentées par plus de 500 personnes dans le monde entier. Aujourd’hui, Scott est classé parmi les personnes les plus influentes de la mode. Il signe des pubs, vit avec une autre blogueuse formidable, Garance Doré.

Ce mois-ci, le Sartorialist sort un livre de photos compilant cinq ans de looks de rue. S’il n’y en a qu’un, c’est celui-là.

Bertrand Maréchal, lui, enseigne le design de mode à la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD). Ancien journaliste de mode, il décode ici, au débotté et par e-mail, le succès planétaire du Sartorialist, sa contemporanéité.

Les raisons de ce succès

«Sur le site du Sartorialist, ceux qui maîtrisent les codes très complexes de la mode sont à égalité avec les adolescents qui les découvrent et qui jouent avec eux pour la première fois en les réinventant. Ceux qui se sont bricolé un look avec rien et ceux qui sont très riches sont reconnus de la même manière pour leur art, ce miracle du quotidien: s’habiller le matin, se parer, s’exprimer. Sur ces photos, cette maîtrise éphémère de la complexité est une très grande source de fierté.

»Chez le Sartorialist, les images et les passants sont élégants. Il donne un statut de créateur aux gens qu’il photographie dans la rue.»

Les images préférées

«On a tous eu le coup de foudre dès les premières images! Mes clichés préférés sont ceux des hommes en costume. Ils sont la raison d’être du site. Ils sont d’ailleurs rares sur les autres sites spécialisés. Schuman a une fascination pour les codes du costume masculin et un talent pour les débusquer.

»Sinon, ses silhouettes solitaires photographiées dans les rues de New York renvoient à tellement de souvenirs! En voyant une rédactrice de mode en total look Chloé, rue Royale à Paris, je me suis surpris à me dire que je croisais une photo du Sartorialist. Ses photos dessinent un portrait de l’élégance contemporaine. Et peut-être que cette élégance a plus d’importance qu’on ne le pense.»

Le reflet d’une époque

«Les sites comme celui-ci reflètent cette mode qu’Internet a rendue instantanée. Une fille voit les bottes de Kate Moss sur la Toile le samedi, elle les commande en trois clics et les reçoit dans la semaine. C’est l’ère de la mode partagée à peine créée. Une accélération du processus de communication et de distribution qui était inconcevable avant l’avènement de tels sites.»

La grâce et le paparazzi

«D’un côté, ces images tiennent de la photo de paparazzi. Notre œil est tellement habitué à ce type de photos qu’il leur donne instantanément une dimension cinématographique. Par ailleurs, le Sartorialist, c’est aussi la confrontation d’une esthétique réaliste des années 90 (Nan Goldin, Terry Richardson) et d’un classicisme hors du temps. Une sorte de gravité.

»Les cadrages rappellent August Sander. On sent, chez lui, un amour de la mode mais aussi un point de vue très généreux sur les passants parés d’énormément de grâce et de mystère. Le blogueur capte aussi le prestige et la magie de la mode. Quelque chose d’éphémère ou de peu d’importance, comme la manière dont on s’habille un matin, devient poignant de beauté. Une fête qui ne va pas se reproduire et dont le Sartorialist capte la grâce.»

– Le livre: «The Sartorialist, Scott Schuman», notamment aux Ed. Penguin, 510 pages, env. 40 fr.

– Le site: thesartorialist.com