Concert

Shackleton, explorateur des mers intérieures

Le musicien anglais se produit à Berne, dans le cadre du festival Saint Ghetto. C’est un électronicien de classe, précis, et aux yeux ouverts

Il y a des musiques qui évoluent presque d’elles-mêmes, et qui iront plus ou moins loin, plus ou moins vite. Et puis il y a des musiciens qui prennent cette temporalité dynamique très au sérieux, et dont on sent qu’ils cherchent presque obsessionnellement à ne plus être tout à fait là où on s’attendait à les trouver. C’est le cas de Sam Shackleton.

Ce Britannique expatrié en Allemagne (à Berlin) a été à ses débuts associé à la scène dubstep (souvenez-vous, c’est cet hybride fait de pièces rapiécées de dub, de garage et d’une drum’n’bass au tempo divisé par deux). Déjà là pourtant, on sentait que quelque chose allait se passer: sa musique filait, elle opposait à la massivité caractéristique du genre l’image d’une rangée de sabliers de calibres différents, d’écoulements en polyrythmie. Au travers des rares entretiens qu’il accorde à la presse, on devine la méthode de spéciation utilisée par Shackleton: il se concentre sur ce qu’il détermine être les particularités de sa musique, puis la fait évoluer en modifiant la physiologie de ces points nodaux.

Psychédélisme racé et accueillant

Quels sont ces éléments de dérivation? La polyrythmie (on vient d’en parler), la force propulsive, l’art du phasing et une poétique qu’on dirait marquée (pardon pour l’oxymore) d’une forme de mysticisme désacralisé – il y a dans les atmosphères de Shackleton quelque chose qui a trait, intérieurement, à la gnose, et extérieurement au rituel.

Cette inclination était déjà sensible à l’aube de sa carrière. Quand, en 2005, il fondait Skull Disco, son propre label, c’était pour promouvoir un son qui, tout en conservant son ossature dub, pointait déjà vers les ondulations des dunes. Au fil des productions, il va raffiner et systématiser cette esthétique: sa musique va s’aérer, le flux des notes et des coups va s’intensifier (avec une sensibilité qui rappelle étrangement celle de Steve Reich). Il va parallèlement ouvrir son troisième œil sur un psychédélisme à la fois racé et accueillant: son Sferic Ghost Transmit, écrit avec Vengeance Tenfold (Honest Jon’s, 2017), est une œuvre de pur voyant. Et un baume.


Schackleton jouera le samedi 23 novembre à la Dampfzentrale de Berne, dans le cadre du festival Saint Ghetto. Lequel ne déroge pas à sa règle de programmation plutôt brève, mais incroyablement bien choisie. Le très beau complexe de la capitale accueillera ainsi également Ghostpoet (vendredi 22), magnifique exemple de poésies urbaines servies sur des rythmiques nerveuses; Eartheater (le même soir), dans un rayon de pop électronique diffractée à l’extrême; et Test Dept (samedi 23), une des dernières légendes vivantes de la musique industrielle anglaise.

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