Littérature

Shakespeare, cette obsession britannique

Le barde, dont est célébré ce week-end le 400e anniversaire de la mort, est un pilier de l’identité british. Un héros national que chaque génération a adapté à ses propres desseins

Impossible d’échapper au barde au Royaume-Uni. Le 400e anniversaire de la mort de William Shakespeare, le 23 avril 1616 à l’âge de 52 ans, est célébré ce week-end en grande pompe à travers le pays. Des films dédiés à son œuvre sont projetés le long de la Tamise. Pas moins d’une dizaine d’expositions sont organisées, dont une incluant de rares archives d’époque, y compris son testament.

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On trouve aussi des visites de Londres sur les traces du grand homme, des concerts, des ouvrages publiés pour l’occasion, et bien sûr, des représentations par dizaines… Quant à Stratford-upon-Avon, d’où vient William Shakespeare, ville qui a construit son économie autour du barde, de grandes célébrations y seront filmées et diffusées en prime time sur la BBC, avec des stars britanniques: David Tennant, Judi Dench, Joseph Fiennes…

Une pièce par an à l’école

Quatre siècles après sa disparition, l’auteur est devenu un pilier fondamental de l’identité des Britanniques. Si son génie, la diversité et la profondeur de son œuvre – au moins 37 pièces et 154 sonnets – ne sont pas en question, sa domination peut surprendre. George Bernard Shaw, en 1901, s’en agaçait déjà, critiquant la «bardolâtrie» du pays. Dès les petites classes, les écoliers apprennent l’existence de l’auteur et étudient au moins un résumé de sa vie et de son œuvre.

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«Ensuite, de l’année 7 (11 ans) à l’année 13 (17 ans), on apprend au moins une pièce de Shakespeare par an», raconte Suzy Pett, enseignante de littérature anglaise à Wimbledon High School, une école secondaire. Quand arrivent les examens, le barde est un auteur essentiel: 25% du test de littérature anglaise au GCSE (examen national à 16 ans) le concerne, et 20% pour le A-level (examen national à 18 ans).

Figures féminines

L’auteur du XVIe siècle est utilisé comme un conduit pour faire passer des connaissances à tous les niveaux: histoire, grammaire, vocabulaire… «Cela fait partie intégrante de notre culture: aller voir une pièce de Shakespeare en plein air pendant l’été est un rituel familial», précise Suzy Pett. Sa collègue Fionnuala Kennedy, la vice-directrice de l’école, prépare même pour l’année prochaine des sessions pour aider les jeunes étudiantes à s’identifier aux personnages féminins de Shakespeare. «Il y a un manque de rôle-modèles chez les jeunes filles, et j’ai trouvé qu’on pouvait utiliser les formidables personnages féminins pour cela.» Cléopâtre («Antoine et Cléopâtre») peut représenter l’ambition et Rosalind («Comme il vous plaira») est exemplaire dans sa façon de dépasser l’adversité, par exemple. Juliette, amoureuse d’un membre du clan interdit, ne sera en revanche peut-être pas utilisée…

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Cette adoration de Shakespeare au Royaume-Uni n’a pas toujours été vraie. S’il était très connu de son vivant, il n’est pas immédiatement devenu un monument national. En 1716, pour le premier centenaire de sa mort, rien n’a été organisé. En 1816, quelques événements ont eu lieu à Stratford-upon-Avon, mais pas de grandes célébrations nationales. En 1916 en revanche, l’enthousiasme collectif était au rendez-vous.

Influence culturelle

En pleine Première Guerre mondiale, la commémoration a été l’occasion de faire de Shakespeare un rassembleur du pays. «Il a été utilisé pour regrouper la nation», explique Elizabeth Scott-Baumann, professeure de littérature anglaise à King’s College London, et co-auteure d’un nouveau livre sur sa poésie («On Shakespeare’s Sonnets: A Poets’Celebration», Ed. Bloomsbury). L’anniversaire avait servi un double usage: apporter des divertissements dans un Royaume-Uni à genoux; jouer devant les troupes des pièces du barde, pour leur remonter le moral. «Le paradoxe est que le patriotisme est rare chez Shakespeare, à l’exception de sa pièce «Henry V», mais son œuvre sert de miroir, et chacun peut lui faire dire ce qu’il veut», continue Elizabeth Scott-Baumann.

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Chaque génération a donc adapté le héros national à ses propres desseins, en fonction de l’époque. Après le nationalisme du début du XXe siècle, l’approche cette année consiste à souligner l’universalité du barde. «Ce qui domine est l’adaptabilité de Shakespeare, explique Elizabeth Scott-Baumann. Il est connu dans le monde entier et peut être joué dans toutes les langues.» Cette vision coïncide avec l’idée que les Britanniques se font d’eux-mêmes: ils ne dirigent plus un empire dominant le monde, mais ils ont conservé une influence culturelle disproportionnée, de Shakespeare aux Beatles, en passant par la BBC. Quatre siècles plus tard, l’auteur de Stratford-upon-Avon est devenu – bien malgré lui – le représentant du soft power britannique.

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