Stephen Greenblatt tentede percer l’énigme du géniede William Shakespeare

«Will le Magnifique» ne parvient pas à lever le voile sur les mystères de la vie du dramaturge. Mais l’époque élisabéthaine est décrite de façon très vivante par un auteur qui fut Prix Pulitzer pour «Quattrocento»

Genre: Biographie
Qui ? Stephen Greenblatt
Titre: Will le Magnifique
Trad. de l’anglaispar Marie-Anne de Béru
Chez qui ? Flammarion, 477 p.

On dit qu’après Jésus, Hamlet est le personnage le plus commenté de l’humanité. Plus que Mahomet, César, Napoléon, ou Alexandre le Grand. Cela donne la mesure de sa notoriété.

Hamlet, oui, pas Shakespeare. Tout le paradoxe des études shakespeariennes est là. Grâce aux historiens, on connaît une foule de détails sur l’homme de Stratford, du métier de son père aux investissements que son succès de dramaturge lui permit de faire dans sa petite ville natale, de la date de baptême de sa fille aînée au moment où il quitte sa famille pour gagner seul la capitale, des aménagements qu’il fit apporter à sa maison, au taux de fermage auquel il prêta certaines de ses terres.

Or, sur sa vie intérieure, sur ses sentiments – qu’il s’agisse de ses sentiments pour sa femme, pour ses parents, pour ses amis –, sur ce qu’il pensait de la vie, on ne sait rien. Ou plutôt: on ne sait rien d’autre que ce que l’on croit pouvoir déduire de ses œuvres. Dans ces conditions, vouloir écrire une biographie de «Will le Magnifique» peut sembler paradoxal.

Telle est pourtant l’ambition qu’a eue Stephen Greenblatt dans un ouvrage couronné de succès puisqu’il a été traduit dans vingt langues. Le titre original était un peu différent: Will in the World: How Shakespeare Became Shakespeare – «Will dans le monde, ou comment Shakespeare est devenu Shakespeare». Les deux moitiés du titre ne vont pas nécessairement dans le même sens. Par «Will dans le monde», on peut comprendre que l’accent est mis sur le monde dans lequel Shakespeare vivait, cette Angleterre d’Elisabeth Ire puis de Jacques Ier qu’il ne quitta jamais durant les 52 années que dura son existence (1564-1616).

«Comment Shakespeare devint Shakespeare» fait signe autrement. Cela suggère l’étude d’une évolution ou d’un processus de transformation qui montrerait comment, à partir d’un point de départ connu, l’écrivain s’est inventé ou s’est hissé à la hauteur qui fut la sienne. Or, encore une fois, ce point de départ, nous ne le connaissons pas, il nous reste inconnu.

Ce qui reste possible au biographe est le cheminement inverse: comment, à partir des œuvres publiées de Shakespeare, et de la masse océanique de plus de quatre siècles d’études qui leur a été consacrée, puis-je rendre signifiants les éléments de biographie dont je dispose?

Le contexte

Disons-le tout de suite: l’ouvrage de Greenblatt ne permet pas de comprendre comment Shakespeare est devenu Shakespeare. Ce qu’il permet, par contre, c’est de se faire une image à la fois détaillée et vivante de certains aspects du contexte historique dans lequel Shakespeare vécut et dans lequel il écrivit. De ce point de vue, le livre est souvent passionnant: les portraits qu’il dresse de la structure sociale du pays, de la guerre religieuse qui le déchire, des conditions dans lesquelles les troupes de théâtre ont à (sur) vivre ou du milieu des écrivains de théâtre contemporains aident à se faire une idée concrète de ce que pouvait être la vie d’une petite ville de campagne ou de la capitale.

Greenblatt sait faire résonner certaines expressions ou certaines situations de telle ou telle pièce en montrant le rapport qu’elles peuvent avoir avec telle circonstance particulière ou générale de l’époque, tel événement ou telle figure connus du moment. Il n’est pas sans importance de s’entendre rappeler à propos de Hamlet, par exemple, que c’était la doctrine catholique (alors sévèrement proscrite) qui, par le biais de sa notion de purgatoire, envisageait l’état intermédiaire, entre la vie et la mort, dans lequel le fantôme du vieux roi vient interpeller son fils et l’appeler à son secours tandis que pour les réformateurs protestants une telle imagination ne fait qu’exploiter la crédulité des fidèles. Le fait que le père de Shakespeare ait été soupçonné de sympathie pour l’Eglise de Rome, que lui-même ait peut-être été précepteur dans une famille noble (secrètement) catholique, qu’il ait perdu un fils, Hamnet, quelques années avant de composer Hamlet et que le rituel liturgique anglican lui ait interdit, lors de son enterrement, de s’adresser à lui, tout cela, certes n’explique pas sa pièce la plus connue, mais cela l’éclaire latéralement d’une lumière qui ne manque nullement d’intérêt.

Le new historicism, le néo-historicisme auquel on associe en critique littéraire les travaux de Stephen Greenblatt, a eu cent fois raison, en pleine vogue structuraliste, de rappeler que les œuvres sont toujours aussi le résultat d’un contexte donné et que s’efforcer de reconstruire celui-ci est une des tâches à laquelle aucune approche sérieuse d’une œuvre ne saurait se soustraire.

Le mystère n’en reste pas moins entier. Comment Shakespeare devint-il Shakespeare? Quelle que puisse être la réponse – et elle n’exige rien de moins qu’une vie entière d’étude pour commencer à être formulée –, elle devra aussi tenir compte d’une foule de facteurs différents qui ont moins affaire avec des données historiques qu’avec les conditions d’une dynamique créatrice littéraire. Ces conditions appartiennent à des ordres différents.

Il y a d’abord le plan de la langue dont un auteur hérite et qu’il modifie à son tour – un élément capital chez Shakespeare; il y a ensuite le plan de la rhétorique dramatique, le plan de la poétique qu’il invente puis réinvente sans cesse. Il y a le plan des réalités concrètes dont le dramaturge qu’il est doit tenir compte. Il y a le plan des modes littéraires dont les variations garantissent le succès ou l’échec de ces pièces dont un directeur de troupe doit impérativement tenir compte. Il y a le plan des rapports qu’un auteur de théâtre entretient avec le commanditaire des pièces, surtout s’il s’agit d’un des Grands du royaume, voire du souverain lui-même (Molière, un demi-siècle plus tard, sera confronté très exactement au même problème).

Il y a enfin – mais là on entre vraiment dans l’inconnu – le fonds intérieur, si souvent obscur auquel puise toute véritable création. Rien de cela n’apparaît dans Will le Magnifique. Est-ce un reproche? Je laisse au lecteur le soin d’en décider.

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William Shakespeare

Comptine enfantine citée dans «Le Roi Lear»

«Un grand coq, un grand coq posé sur la tour/S’il n’en est pas parti, il y est toujours»