Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Port de plaisance de L'Estaque, à Marseille.
© Matthieu Colin / fedephoto

Livres

Shakespeare dans la pinède

Séduisante et perverse, la ville de Marseille est le décor à double fond du troisième livre de Cloé Korman

«La seule chose qui permet au mal de triompher est l’inaction des hommes de bien», remarquait l’écrivain irlandais Edmund Burke. Avec Midi, Cloé Korman en fait la démonstration par l’exemple. Dans ce drame sans rédemption, l’auteure décortique avec pudeur, sur le ton pastel du souvenir, la vulnérabilité de l’enfance, les compromis coupables des adultes et la puissance aveuglante du désir.

Emmanuelle et Claire sont étudiantes. Leur brevet d’animatrice en poche, elles débarquent à Marseille au début de l’été pour travailler dans un théâtre associatif du Panier, ce quartier de dédales et de pègre qui surplombe le Vieux-Port, où les vieilles pierres s’effritent sous les non-dits. Tous les matins, une vingtaine d’enfants qui ne partent pas en vacances viennent participer aux répétitions d’une mise en scène de La tempête de Shakespeare. Les stages d’initiation sont pilotés par Dominique Müller, pédagogue incisif et séducteur capricieux. Très vite, il met en place un ping-pong amoureux avec les deux jeunes femmes éducatrices, délaissant tantôt l’une au bénéfice de l’autre et réapparaissant sur les planches du théâtre au gré de ses intrigues personnelles.

Un naufrage qui en cache un autre

Une quinzaine d’années ont passé. Claire est désormais médecin dans un hôpital parisien, débordée par sa vie de famille. Un patient en phase terminale la réclame avec insistance. Elle reconnaît, au seuil de la mort, son ancien amant marseillais. Assise à son chevet, impuissante à le soulager, Claire suspend le cours de cette ultime rencontre en réanimant la mémoire des comédiens en herbe dont ils se partageaient la charge. Bastien, diabétique et bègue. Farid, bousculé dans le rôle du conseiller Gonzalo. Romane, fille à maman choyée. Marcel, maladivement timide, donnant la réplique au turbulent Mario, respectivement l’intendant Stephano et le bouffon Trinculo, formant ensemble un «très beau duo de désespérés». Lorsqu’elles ne sont pas occupées à distribuer des goûters ou improviser des costumes, Claire et Manu profitent du farniente méditerranéen.

Trouant l’ambiance mortifère du chevet de Dominique Müller, les épisodes marseillais sont eux-mêmes enchevêtrés dans l’intrigue de La tempête mise à portée de jeunes enfants. Cloé Korman, d’une écriture suggestive qui frôle plutôt qu’elle ne désigne, glisse comme une perle de sueur entre les différentes strates de récit. Une finesse pointilliste qui lui épargne le risque d’abuser de la métaphore théâtrale. Car le naufrage shakespearien en cache un autre. Dans le rôle de Caliban, le monstre difforme, fils de la «damnée sorcière Sycorax […] bannie d’Alger», il y a Joséphine Voulant. Taciturne et solitaire, la petite fille cache un secret que les adultes se renvoient tel un soleil brûlant.

Conflits d’intérêts, respect des hiérarchies, dysfonctionnements administratifs: comme une suite de ricochets sur les eaux plates des calanques, le secours de Joséphine exige une certaine dose de vigilance visiblement noyée par la langueur estivale. Midi est le roman de cette apathie zénithale.


Cloé Korman, Midi, Seuil, 224 p.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a