Une étonnante forme blanche s'élève en ce moment entre la salle des sports du Sentier, où résonnaient le week-end dernier les hourras des Hockeyades, et la gare, où siffle deux fois l'heure le Vallorbe-Le Brassus et retour. Cette espèce de sous-marin renversé est en fait un théâtre. Et un théâtre qui a une belle histoire. Elle commence à Londres, à la fin du XVIe siècle. Pour fêter ses 20 ans, la Compagnie du Clédar s'est en effet offert une incroyable aventure shakespearienne.

Son spectacle est à la fois une mise en abyme et un écho magnifique à travers les siècles. Depuis vingt ans, tous les deux ans, sous le nom de Théâtre d'été Vallée de Joux, cette troupe d'amateurs vit les affres et les bonheurs de la mise sur pied d'un spectacle. Et c'est bien de cela qu'il s'agit dans cette création. Le Clédar voulait jouer du Shakespeare pour son anniversaire. Au printemps 2004, il contacte Anne Cuneo, simplement pour parler avec elle du Grand Will. N'a-t-elle pas, dès les années 80, documenté les Hamlet montés par Benno Besson? N'a-t-elle pas aussi romancé la «Dark Lady», le grand amour de Shakespeare, dans Objets de splendeur? Mais voilà qu'Anne Cuneo propose d'écrire pour le Clédar l'histoire de la troupe de Shakespeare au moment où elle montait Hamlet. Ce sera Naissance d'Hamlet, une fantaisie, créé le 17 août dernier.

Et créé donc dans un étrange théâtre. Depuis ses débuts, sous l'égide du metteur en scène Gérard Demierre, le Clédar ne s'est pas contenté de choisir des textes et de les jouer. A chaque fois, il a monté un événement, dans un endroit ou un autre de la vallée de Joux. Il a installé Goldoni sur le lac de Joux et Jean Genet au château de Hautes-Roches. Il a joué dans la forêt du Risoux, dans une scierie désaffectée ou encore à la patinoire du Sentier (c'était en 1999, Arrabal était venu assister à la première du Cimetière des voitures). Il fallait donc, pour les 20 ans, une nouvelle idée. Skakespearienne bien sûr. Racheter la réplique démontable du Globe construite il y a quelques années par une troupe d'amateurs valaisans, le Malacuria? Les négociations échouent, alors le Clédar décide de construire sa structure. Plus de 400 personnes ont répondu à la souscription permettant d'en financer une majeure partie.

Ce sera un théâtre héritier du Globe – le comité du Clédar est allé pour cela rencontrer les initiateurs du théâtre reconstitué sur les bords de la Tamise – mais aussi adapté au Clédar et à la Vallée. Plutôt qu'un théâtre ouvert, Marc Jeannet, ingénieur civil et charpentier, a conçu un cocon douillet – il peut faire froid et humide chez les Combiers, à quelque 1000 mètres d'altitude. Sans connaissance préalable, il a plongé dans les vieux ouvrages fondamentaux. Tout le monde au Clédar a mis la main à l'ouvrage. Et le bois a été coupé, en bonne lune, dans la forêt du Risoux, qui ombre le versant nord du lac. Et c'est vrai qu'on s'y sent bien.

C'est une architecture ronde, qui permet la communion entre acteurs et spectateurs. Elle est idéale pour ce spectacle où Anne Cuneo nous fait vivre le suspense de la mise sur pied d'Hamlet. La troupe guette les nouvelles versions de Shakespeare. Même les couturières en parlent la nuit, pendant que la scène leur appartient et qu'elles finissent le grand rideau. Les comédiens les apprennent au fur et à mesure, répétant encore alors que la foule se presse devant le théâtre pour la première.

A peine regrette-t-on quelques longueurs, certaines scènes fonctionnant trop sur la même structure. Pour le reste, entraînés et mis en scène – non sans quelques belles prises de risque – par le duo de professionnels que sont Sophie Gardaz et Michel Toman, les comédiens font parfois preuve d'une qualité de présence scénique qui témoigne bien de la déjà longue intimité qu'ils entretiennent avec le théâtre. Et la musique, jouée en direct et intégrée à l'histoire, donne encore de la tension au spectacle. En particulier la voix de haute-contre de Thierry Dagon.

Le Sentier (VD). Me-je-ve-sa à 20h30. Jusqu'au 10 sept. Aussi ma 30 août et 6 sept. Restauration à la taverne médiévale dès 18h30. (Loc. au 021/845 17 77 et http://www.cledar.ch)

La pièce vient d'être éditée dans un recueil de textes d'Anne Cuneo: «Rencontre avec Hamlet», Bernard Campiche éditeur, 2005.