Spectacle

Shakespeare, un ascenseur pour l’échafaud

Le Genevois Valentin Rossier transpose «Macbeth» et son serial killer de héros dans une suite d’hôtel où le whisky coule à flots. Au Théâtre de l’Orangerie, les héros ont la gueule de bois

Pauvre Macbeth. Sonné depuis toujours quand il monte sur le ring de ses ambitions. Le glorieux, l’impavide, le perçant est neurasthénique. Il ne détruit pas seulement ses rivaux, il s’autodétruit à vue d’œil. C’est l’hypothèse de lecture de l’acteur et metteur en scène Valentin Rossier, au Théâtre de l’Orangerie à Genève; celle qui transparaît du moins à travers un spectacle en grande partie raté, parce que sans nerf ni feu.

La déprime du héros

Pourquoi ce Macbeth ne prend-il pas? Explication en trois actes. Le parti pris d’abord. A peine en scène, Macbeth (Valentin Rossier lui-même) et son compagnon d’armes Banquo sont déjà KO, affalés sur le canapé qui tient lieu de banc de touche. L’ombre emmaillote ces deux guerriers repus après la victoire; sur une desserte, en face d’eux, une bande magnétique tourne, célébrant leurs exploits au service du roi Duncan; sur cette même desserte, des bouteilles de whisky annoncent la beuverie.

Ce tableau inaugural fixe le cap. Macbeth y apparaît hors jeu, fantôme de sa propre gloire. Cette perspective est la première erreur de Valentin Rossier. Si la pièce de Shakespeare emporte avec elle ciel, enfers et terre, c’est parce qu’elle scande la dégringolade d’un orgueilleux, d’un téméraire secrètement fissuré, d’un héros admirable perverti par une idée exorbitante de lui-même. Or l’artiste efface cette verticalité, c’est-à-dire la tragédie de la chute.

Sur son divan, face à une porte d’ascenseur qui s’ouvrira bientôt sur trois créatures à perruques et à talons noirs, Macbeth n’est plus que spectateur de ses actes. Le jeu s’en ressent: l’apathie domine, l’ironie pointe parfois, heureusement. Symptôme de cette impasse: Valentin Rossier et ses camarades meublent en remplissant leurs verres à whisky. On est au pays du pur malt, certes, dans une chambre d’hôtel qui plus est. Mais réduire l’Ecossais Macbeth à un pochtron est expéditif et peu fécond.

Un couple en difficulté

Pour que Macbeth saigne, il faut que sa Lady brûle. Le couple Macbeth est la seconde faille du spectacle. La comédienne belge Claire Bodson a du talent, mais elle n’a pas l’étoffe du rôle et elle n’est pas aidée par le metteur en scène, qui métamorphose l’ardente en demi-mondaine. Le face-à-face entre les époux se résume dès lors à des étreintes de motel. Il manque à cette Lady Macbeth la grandeur d’un remords, la fureur d’une obsession, la clarté d’un désir inclassable.

La leçon de Shakespeare

Alors certes, il y a cet ascenseur, cette boîte à visions d’où surgissent les sorcières tout droit remontées des géhennes, ce cercueil où finissent les victimes de Macbeth. L’idée est séduisante, mais elle ravale les personnages au rang de fantoches – dans ce registre décalé, Gilles Tschudi est excellent dans les rôles du roi Duncan et de Macduff. A la trappe la tension, le choc des ego, la possibilité d’une émotion.

A la toute fin, Valentin Rossier, charbonneux, a ces mots fameux: «La vie n’est qu’une ombre qui passe…» C’est la leçon de Shakespeare, la sagesse d’une nuit qui n’en finit pas. Les comédiens donnent le sentiment de jouer cela, justement: l’ombre plutôt que la proie. C’est pour cette raison que leur Macbeth ne prend jamais corps.


Macbeth, Genève, Théâtre de l’Orangerie, parc de La Grange, jusqu’au 16 juillet; rens. Théâtre de l’Orangerie.

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