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Camille Preaker (Amy Adams, au centre) entretient avec sa mère (à droite) une relation venimeuse.
© © OCS

Série TV

«Sharp Objects», la noirceur au féminin

Sous ses histoires de meurtres et de mystères, la nouvelle série de la chaîne HBO, diffusée en Suisse dès lundi via Teleclub, explore en réalité la psychologie d’une jeune reportrice torturée par son passé. Saisissant

Imaginez un jour d’été, de ceux qui étouffent plus que les autres. L’atmosphère est lourde, moite, étrange. Au plafond, les pales d’un ventilateur coupent l’air avec peine et, au dehors, tout semble engourdi, au ralenti. Cette torpeur inquiétante, Sharp Objects en est imprégnée jusqu’à l’os. Très attendue, la nouvelle production HBO n’est pas une «série piscine», de ces fictions légères qu’on sirote entre deux cocktails. Diffusée dès cette semaine en Suisse sur la chaîne OCS via le bouquet Teleclub, Sharp Objects est un thriller aux allures de coup de soleil: inattendu, douloureux. Puissant.

Le malaise s’installe dès les premières minutes, alors que Camille Preaker (Amy Adams), journaliste d’une trentaine d’années, se réveille après un rêve tourmenté. Son rédacteur en chef la convoque: il veut l’envoyer en reportage à Wind Gap, petite ville du Missouri où une jeune ado a été tuée, et une autre enlevée. C’est là aussi que Camille a grandi et, on le comprend vite, où sommeillent les démons de son passé, dont la mort de sa sœur alors qu’elles étaient encore enfants.

Sombre psychologie

Au volant de sa vieille Volvo, alternant cigarettes et lampées de vodka habilement transvasée dans une bouteille d’eau, la jeune femme retrouve donc la bourgade, faussement calme, et l’immense demeure bourgeoise où vit encore sa mère (Patricia Clarkson), son beau-père et Amma, leur fille qu’elle ne connaît pas. Là, dans une ambiance poisseuse à la True Detective, Camille va tenter de rapporter la nervosité qui s’est emparée de la ville ainsi que l’enquête sur ce qui se révélera être l’œuvre d’un serial killer arracheur de dents. Les gens parlent, s’observent du coin de l’œil et les potentiels suspects ne manquent pas à Wind Gap, où la tension devient palpable.

Pourtant, le meurtre des fillettes est assez vite relégué au second plan. Plus que l’intrigue policière, somme toute assez peu excitante, c’est bien la psychologie des personnages que veut explorer Sharp Objects. A commencer par le mystère entourant le passé de Camille, ses fantômes, les angoisses qui lui collent à la peau. Une peau zébrée de cicatrices en raison de nombreux épisodes de scarification, que Camille dissimule en permanence sous ses pulls malgré la température.

Aiguilles et écran brisé

Réalisés par le Québécois Jean-Marc Vallée, qui signait l’an dernier la série Big Little Lies, les huit épisodes de Sharp Objects sont un subtil patchwork de passé et de présent, fort d’un montage à la fois erratique et totalement hypnotique. A travers des flashs nous ramenant constamment aux épisodes traumatiques de la vie de Camille, on devine son obsession pour les aiguilles (ces «objets coupants», justement) et la relation venimeuse qu’elle entretient avec sa mère, Adora. Une femme de pouvoir aux toilettes impeccables qui, derrière son obsession pour la bienséance, ne peut poser les yeux sur son aînée sans lui cracher son désarroi et sa rancœur au visage. Jusqu’à lui avouer, sans trembler, qu’elle ne l’a jamais vraiment aimée.

Amma aussi est un être de contradictions. A tout juste 13 ans, elle joue les petites filles modèles en robe plissée devant sa mère mais, à la ville, la voilà qui déambule à rollers et en mini-short, arrogante, affichant ouvertement son désir de rébellion et de séduction.

A la fois languissant et brutal, façon combustion lente, le scénario de la série s’inspire du premier roman de Gillian Flynn, cette auteure américaine à qui on doit aussi Gone Girl, un thriller psychologique dont l’adaptation cinématographique par David Fincher en 2014 avait connu un succès retentissant.

Trop sombre

En écrivant Sur ma peau, publié en 2006, Gillian Flynn a un objectif: parler de femmes cabossées, au profil complexe et nuancé, aux douleurs réprimées, à la violence à peine contenue. Des personnages qu’elle ne retrouve alors nulle part ailleurs. «J’en avais marre de ces livres sur des filles qui achètent des chaussures», explique-t-elle dans une interview au magazine Time.

Mais son manuscrit effraie. On lui répète que l’histoire est trop sombre, que Camille n’est pas assez inspirante et attachante. Le problème se posera de nouveau au moment d’adapter son roman à la télévision. Car si les antihéros torturés et résiliants sont légion, leurs alter ego féminins, eux, se font encore discrets sur les écrans. «Je n’avais jamais croisé un personnage comme Camille, dira Jean-Marc Vallée. Ce projet m’a effrayé.»

Il faudra finalement une dizaine d’années, et l’enthousiasme de la scénariste et productrice Marti Noxon (Grey’s Anatomy, To the Bone), pour que la série voie le jour. «Plus les héroïnes sont difficiles, moins elles sont faciles à vendre, affirme cette dernière au Hollywood Reporter. Sauf si elles portent une cape. Et encore...»

Intense, secrète, Amy Adams est grandiose en survivante à bout de souffle luttant sans cesse contre elle-même. Et si on souffre avec Camille, c’est que la série parvient à nous happer dans la tourmente de ses souvenirs. Finalement, Sharp Objects est plus rafraîchissante qu’il n’y paraît.


Sharp Objects, mini-série inédite, tous les lundis sur OCS, en Suisse via le bouquet Teleclub.

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