Une tornade. A Montreux mercredi, elle est apparue en minirobe noire affolante sur veste fuchsia cintrée. D’abord pour les sollicitations radiophoniques et live en direct en fin d’après-midi. Avant d’enfiler une tenue de poétique guerrière, amazone de science-fiction à la nuit tombée. Une longue plume sur une chevelure épaisse et robe plumée aussi manière Moulin Rouge. Pour une prestation à la fois sensible et décoiffante dans les entrailles du Montreux Jazz Café, où elle assure le show, s’inclinant sur un fauteuil ou se nichant sur les genoux d’un animateur radio. En se laissant porter par le public, basse en mains, ou chantant perchée sur une galerie. Du charisme, de l’allure, de l’effervescence théâtrale et du charme. Le public qui a croisé sa route n’a eu d’yeux que pour elle.

Elle, c’est Shingai Shoniwa, âme chantante de The Noisettes, trio pop-soul anglais dont l’aura ne cesse de grandir. Une tornade qu’on s’est contenté pour notre part, sans péché de culpabilité, de regarder passer sans l’attraper directement. A lui demander juste son plaisir coupable par l’entremise de l’attaché de presse de sa maison de disques..

Cette année, on s’est retrouvé à pister The Noisettes, à tour de rôle, depuis le Printemps de Bourges jusqu’à Montreux, via les Eurockéennes de Belfort. Entre-temps renforcés par les chansons de leur récent deuxième album, Wild Young Hearts. Son attractivité mélodique est célébrée sur les ondes loin à la ronde. Grâce entre autres à des titres pop suaves comme «Sometimes» ou plus frénétiquement électro-rock tels «Don’t Upset the Rhythm (Go Baby Go)». Après des débuts voilà six ans dans des marges plutôt punk-rock, malgré quelques cordes héritées de Burt Bacharach et des détours jazz, qui ont tout de même permis aux Noisettes d’être intronisés parmi les meilleurs groupes live britanniques.

Et Shingai Shoniwa de confirmer toujours en scène les ravages qu’elle provoque aux côtés de son batteur Jamie Morrisson, qui mercredi s’est entaillé la main sans arrêter de frapper pour autant, et de son ami guitariste Dan Smith. Un toqué de Jimmy Page, qui a rencontré la jeune chanteuse dans une école de la banlieue londonienne, et est sans doute à l’origine des quelques exubérances psychédéliques ou hard rock des Noisettes.

Mais pourquoi diable le mélange d’autorité et de grâce de Shingai Shoniwa, de douceur et de rigueur, de sensualité et de sex-appeal, s’avère-t-il si littéralement irrésistible? La reconstitution du puzzle biographique et artistique semble s’appuyer tant sur le talent que sur une divine voix soul, la maîtrise du look et celle de l’histoire de la musique et des codes du show-business. Shingai et ses Noisettes savent en user. Sans vulgarité. A chaque fois aussi, des tenue­s architecturales qui évoquent des pochettes phonographiques des sixties ou des eighties.

Shingai Shoniwa rappelle Grace Jones, en version adoucie mais toujours sculpturale, immortalisée par Jean-Paul Goude pour le visuel de Nightclubbing. Diana Ross dans sa jeunesse aussi. Shingai Shoniwa a effectué ses premières vocalises sur des reprises, notamment de la chanteuse qui a présenté le premier album des Jackson 5. En 1969. Entre panthères noires, on adore bien sûr Prince, Jimi Hendrix. Mais aussi David Bowie, que les Noisettes auraient bien enrôlé pour réaliser leur dernier disque très élaboré. Contrairement à leurs concerts, où l’improvisation fait partie du jeu. Le jeu de piste mène encore à quantité de destinations. Du cabaret berlinois à Roxy Music et le glam rock qui s’est inspiré de ses codes, des Supremes ou des Ronettes pour la suavité toute de légèreté joyeuse aux Beatles pour les entrelacs de mélodies.

En tous les cas, à 24 ans, Shingai Shoniwa, d’origine zimbab­wéenne de par sa mère, maîtrise les filiations du R & B et de la Motown. La production de Wild Young Hearts est des plus romantiquement sixties et les chagrines histoires de cœur y prennent des contours joyeux. Après avoir suivi des cours de théâtre et de cirque à Londres, s’être gavée de comédies musicales et avoir travaillé dans une échoppe de fringues, Shingai («persévérance» en shona du Zimbabwe, dit-on) se met à peindre ses rêves en musiques. Dans un groupe de reprises puis à travers des chansons de son propre cru. La mode payait moins bien les factures, a-t-elle laissé entendre à la RSR.

Deux albums en deux ans plus loin, aux humeurs musicales assez différentes, The Noisettes mène une vie nouvelle. Conscients que l’attraction pourrait retomber aussi vite que la reconnaissance artistique a tardé à venir, ils écument festivals et petits clubs. En quête d’audience maximale, sans tabous ni préjugés. Victime de la mode, peut-être, mais en ayant longuement déployé tous les atouts d’un jeu. De l’underground aux prestations live VIP, de soirées d’anniversaire privées à des défilés de mode très prisés. Un crossover d’esthétiques sans jeux de dupes. La bruyante tornade Noisettes souffle déjà ailleurs. Si intensément que Buck 65 ou Olivia Ruiz attendent déjà de la voir passer en studio.