Tandis que, souriante, la jeune femme raconte son parcours, ses yeux surveillent au millimètre près l'accrochage qui se met en place, les images vastes, généreuses, vibrantes qui s'installent sur les cimaises blanches du Centre d'art contemporain de Genève. Exigeante, précise – c'est le mot qui revient le plus souvent dans ses propos – Shirana Shahbazi, 31 ans, forte déjà d'une carrière fulgurante, présente sa première exposition suisse importante, doublée d'une présentation analogue chez son galeriste zurichois, Bob von Orsouw.

Ce qu'elle montre à Genève: des photographies récentes, prises en Chine et aux Etats-Unis, des affiches, des tapis. Images qui, juxtaposées, forment des compositions très élaborées en termes de couleurs et de surfaces et répondent à une raison plastique plutôt que descriptive. «J'ai d'abord eu envie de devenir journaliste-photographe. Mais j'ai vite compris que cela ne me satisfaisait pas. Les images produites dans ce contexte sont trop répétitives. Voyez celles dont l'Iran, mon pays d'origine, est surchargé; on n'y lit que fondamentalisme, répression… Elles obscurcissent sa réalité, tellement plus diverse que celle à laquelle le réduisent la plupart des reportages. Notez que la photographie de type poétique ne me convient pas non plus. Alors, comment libérer les images, leur rendre leur précision, leur banalité aussi, comment dégager l'espace de la complexité? C'est tout le sens de mon travail.»

Non narratives bien que documentaires, les photographies de Shirana Shahbazi – des «situations ordinaires», des portraits, des paysages, des natures mortes – sont à lire à plusieurs niveaux, dans leur association, «entre les lignes», affirme-t-elle. «C'est la part, que je réserve au spectateur et qui échappe à tout contrôle.» Ainsi place-t-elle côte à côte cette image de montagne texane, rocailleuse, aride, dure, dont le noir et blanc souligne l'âpreté, et cette scène de bataille extraordinairement violente, la reproduction d'un détail de tapisserie médiévale bourguignonne, dans laquelle prédomine la couleur du sang.

En d'autres mots, l'artiste travaille un langage plastique personnel dont la photographie constitue le support principal mais non exclusif. Un langage si net, si affirmé dès ses débuts, qu'il lui a valu de voler de succès en succès en cinq ans de carrière seulement. Son travail de diplôme à la Hochschule für Gestaltung und Kunst de Zurich lui rapporte un Prix d'encouragement de l'école en 2000, puis une exposition ainsi qu'une publication l'année suivante. En 2002, elle obtient le prestigieux Citigroup Private Bank Photography Prize de Londres et reçoit de la Ville de Zurich une bourse assortie d'un atelier à New York.

Ce voyage, dont elle a ramené de fortes images, elle a d'abord cru devoir y renoncer. En effet, les Etats-Unis refusent leur visa à la jeune femme, née à Téhéran et donc suspecte. Etablie à Zurich mais trop récemment mariée avec le designer Manuel Krebs, du groupe Norm, elle n'obtient pas non plus la nationalité suisse. Enfin, l'Allemagne où ses parents ont émigré lorsqu'elle avait 11 ans et où elle a grandi lui accorde un passeport qui l'autorise à un séjour écourté en Amérique. Frontières, papiers, tracasseries. Shirana Shahbazi secoue sa crinière et hausse les épaules pour indiquer le peu de cas qu'elle fait de ces contraintes, «De toute façon, je n'ai jamais eu les bons papiers et je ne me suis jamais trouvée dans le bon pays», remarque-t-elle ironiquement.

Invitée et remarquée à la Biennale de Venise de 2003, elle expose aussi à Dublin, puis au musée de la photographie contemporaine de Chicago, et l'année suivante, n'aligne pas moins de trois accrochages new-yorkais. Notamment à la Wrong Gallery, prestigieux petit espace de Chelsea fondé par l'artiste italien Maurizio Cattelan. Une consécration… «Je me suis très vite trouvée propulsée dans une succession d'expositions. J'y ai beaucoup appris, ce qui, à côté de mon métier d'artiste, revient à une seconde formation. Maintenant, entre produire et montrer mon travail, reste à trouver le bon rythme.»

Shirana Shahbazi, dont la famille a encouragé l'intérêt pour l'art, a connu cette année le bonheur de présenter son œuvre en Iran où l'on ne la connaissait qu'à travers des publications. Et d'en discuter en public. Une étape importante pour l'artiste désormais inscrite dans une dynamique internationale. «Cependant, je ne soutiens pas l'idée du «village global». Au contraire, je m'intéresse aux différences, je les traque et je les trouve dans les petits détails. La photographie me paraît un média très primitif, qui semble précis mais ne l'est pas du tout, par lequel on obtient trop et pas assez d'informations.» Alors elle explore plus largement le langage des images. Demande à des artisans iraniens de transposer sur tapis faits main l'un de ses portraits de jeune fille. Entrecoupe d'allusions picturales la succession de ses photographies.

Sur une paroi revêtue d'une succession de coupes avec fruits reproduites en noir et blanc, elle installe côte à côte un paysage bleu nocturne et un quartier de viande rouge bardé de traces blanches. Un peu plus loin, même jeu chromatique entre la graisse jaunâtre de pintades à demi plumées et le jaune éclatant du tableau contigu. Ces confrontations heurtées sont relayées par des représentations du quotidien saisi dans son plus banal. L'effort de l'artiste n'étant pas d'obtenir un effet d'étrangeté mais, au contraire, de révéler le familier dans l'inconnu et d'en extraire le suc. Car Shirana Shahbazi a le regard fruité.

Shirana Shahbazi. Genève, Centre d'art contemporain, 10, rue des Vieux-Grenadiers, 3e étage. Jusqu'au 29 mai, Rens.: 022/329 18 42 et http://www.centre.ch