Vous connaissez peut-être l’histoire de la femme qui est devenue sourde après avoir pris de plein fouet une nouvelle qu’elle redoutait d’entendre depuis des mois? Ou celle de l’homme privé d’odorat pendant quarante ans avant de le retrouver le jour où sa mère est morte, parce que ça faisait si longtemps qu’il ne pouvait plus la sentir… Des anecdotes de cabinet de psy à la limite du surnaturel? Peut-être, mais surtout des accidents douloureux de la vie au long cours. Shirley Collins, elle, a perdu sa voix à la fin des années 1970 à la suite d’un divorce éprouvant avec Ashley Hutchings, le bassiste de Fairport Convention.

Comme souvent en pareil cas, elle n’avait rien vu venir. «On se promenait main dans la main pour notre anniversaire de mariage, et le lendemain, il m’a dit qu’il me quittait car il était fou d’amour pour une chanteuse de notre groupe.» Nous sommes alors en 1978, et le choc est tel qu’elle se montrera incapable d’assurer un concert quelques jours plus tard. Verdict: dysphonie, un mal qui durera plus de trente-cinq ans, jusqu’à une petite apparition sur une scène londonienne en 2014. «Ma voix était abîmée, comme mon ego, mon cœur et tout le reste», a-t-elle avoué en 2016, lorsqu’elle est revenue avec un nouvel album, Lodestar, après trente-huit années sans rien publier. Elle vient tout juste de fêter ses 85 ans. Et elle est en grande forme, puisqu’elle a remis ça ce vendredi avec Heart’s Ease.

Un vrai miracle

Shirley Collins est une grande dame dont il convient ici de rappeler le parcours et l’influence. Figure essentielle du retour du British folk après la Deuxième Guerre mondiale, elle s’est embarquée à la fin des années 1950 dans un voyage initiatique fondateur: écumer le sud des Etats-Unis avec Alan Lomax, célèbre collecteur de musiques traditionnelles, pour dénicher des tonnes de trésors populaires. Elle les a utilisés pour publier plusieurs albums austères et dépouillés qui font toujours référence, avant de devoir arrêter sa carrière, son organe évaporé. Ont suivi des petits boulots de-ci de-là et la vente de certains de ses instruments pour parvenir à joindre les deux bouts.

Sa voix l’avait lâchée non seulement en public, mais aussi dans son intimité. Impossible pour elle de chanter même dans sa salle de bains. Un enfer au quotidien, avant de renaître à l’art grâce à un coup de fil: «J’ai reçu un jour un appel de nulle part d’un musicien nommé David Tibet, qui voulait me rencontrer avec des amis à lui. J’ai fondu en larmes, parce que je pensais que j’avais été totalement oubliée. Au fil du temps, il a insisté pour que j’enregistre de nouveau. J’ai dit non pendant des années, avant de céder.» Jusqu’à Lodestar, donc. «Je n’aurais jamais cru que ça puisse arriver un jour, c’est un vrai miracle», ajoute-t-elle.

Et elle a bien fait d’enchaîner, tant son nouvel album plane au-dessus du précédent avec ses 12 morceaux surpuissants. Elle reconnaît qu’elle était un peu hésitante sur le précédent. Trop nerveuse pour aller en studio, elle l’avait enregistré chez elle. On la retrouve ici plus détendue, avec une voix désormais bien plus grave et profonde qu’en début de carrière. Elle dit qu’elle ne sait pas vraiment pourquoi; hésite entre l’âge, ou alors les conséquences de toutes ces années de silence, ou peut-être les deux combinés. Elle dit aussi qu’il fallait qu’elle enregistre encore, que les chansons étaient depuis trop longtemps stockées dans sa mémoire.

Harpe sacrée

Shirley Collins nous raconte tout ça d’un anglais ourlé, avec une classe d’un autre temps. Sa mémoire est sidérante. Elle est capable de citer foule de détails pour chacune de ses interprétations. Par exemple sur The Merry Golden Tree, la bouleversante ouverture de Heart’s Ease: «C’était en octobre 1959, nous étions avec Alan, dans les Ozark Mountains de l’Arkansas. Nous avions croisé beaucoup d’excellents chanteurs, mais Almeda Riddle, une femme de 60 ans, était au-dessus du lot. Elle connaissait des tas de chansons qu’elle interprétait sans surjouer, de la façon la plus honnête possible. La chanson plus importante que le chanteur, voyez-vous. Sur celle-ci, quand elle chantait la mer, je pouvais tout visualiser et presque sentir l’atmosphère salée. Alors qu’elle n’avait jamais quitté ses montagnes…»

A lire:  Voici la puissance des guitares, John Lennon contracte la fièvre du rock’n’roll

Elle a aussi transformé Wondrous Love, un morceau folk du début des années 1800, en une sublime ballade courte et hypnotique. Une pépite découverte là aussi en 1959, lors d’une convention de la harpe sacrée en Alabama. Un moment fort de son périple. «C’était magique: les gens étaient venus de toutes les campagnes d’Alabama, ils ont ouvert leurs recueils de cantiques, de forme oblongue, et se sont mis à chanter à tue-tête, de manière rugueuse et stridente, avec un enthousiasme débordant.»

Raconter une époque

L’Anglaise est aujourd’hui très agacée d’entendre parler de folk lorsqu’un groupe se contente de jouer une ballade à guitare acoustique: «Ça me rend folle. La plupart de ces chansons sont insipides, sans aucun intérêt. On a l’impression de toujours entendre la même, encore et encore. Le folk est certes très important pour moi, mais c’est vraiment autre chose. Une bonne chanson folk, c’est un peu comme de l’archéologie, mais en musique. On exhume quelque chose de grande valeur qui raconte tout de l’époque d’où il vient.»

Il est ici question de transmission, et le chantier est toujours en cours à ses yeux. Shirley Collins estime d’ailleurs que les artistes en mal d’interprétation pourraient aller piocher dans les réserves plutôt que de tenter des compositions anecdotiques. «Les générations qui chantaient le vrai folk ont toutes disparu, mais des milliers d’œuvres ont été collectées un peu partout ces deux derniers siècles. Elles sont faciles à trouver et n’attendent qu’une chose: que des jeunes artistes viennent les exhumer. Mais assez tristement, cela ne se produit pas. Je ne vois qu’une explication: ça ne les intéresse pas. Alors oui, elles sont parfois un peu rudes à l’oreille. Mais si j’ai réussi à les rendre accessibles, c’est que tout le monde peut le faire. S’il vous plaît, ne laissez pas ces chansons dans l’ombre!»

Shirley Collins, «Heart’s Ease» (Domino/Irascible)


«Son inventivité est constante»

Shirley Collins vue par Alasdair Roberts, chantre du renouveau folk écossais.

«J’avais une petite vingtaine d’années quand j’ai découvert la musique de Shirley Collins. On m’avait conseillé son album avec Davy Graham intitulé Folk Roots, New Routes. Sa voix, combinée au jeu de guitare si exquis de Graham, m’a tout de suite captivé. Mais ma chanson préférée de cet album reste Lord Gregory, celle où elle chante sans accompagnement. Elle m’a longtemps hanté et m’a ensuite amené à rechercher où Shirley l’avait trouvée – c’était chez la grande chanteuse irlandaise Elizabeth Cronin. J’ai moi-même enregistré une version de cette chanson sur mon album The Crook of My Arm.

Sa collaboration avec Davy Graham et son style un peu jazzy semblent plutôt atypiques, elle qui s’est en général si profondément inspirée de l’Angleterre – et en particulier du sud-est rural. Mais en même temps, c’est un parfait symbole du paradoxe au cœur de sa méthode: son chant est certes inspiré par un amour profond de la tradition anglaise, mais elle est elle-même une musicienne expérimentale, dans le sens où chacun de ses disques remet en question et élargit les notions de musique folk. Des arrangements d’influence baroque de l’orgue portatif de sa sœur Dolly à l’univers sonore de la musique ancienne de l’album Love, Death and the Lady, en passant par le folk-rock de No Roses et jusqu’à son immense dernier disque, cette inventivité est une constante. Son dévouement à la musique anglaise m’a amené à réfléchir de façon plus intense à mon propre lien avec la musique écossaise. Et son infatigable approche expérimentale a également démontré qu’il est possible de faire un travail à la fois respectueux et radical au sein d’une tradition.»