Musique

Shujaat Khan, la liberté de chanter

Le prodige indien est l’invité des Ateliers d’ethnomusicologie. Une leçon de résilience

Shujaat Khan, la liberté de chanter

Musique Le prodige indien est à Genève

Ces souvenirs remontent à une dizaine d’années, un immense palais de marbre et de climatisation dans la baie placide de Bombay. Shujaat Khan n’était déjà plus si jeune (il est né en 1960), mais il apparaissait comme un poupon huilé dans sa tunique aux ors brodés. Il portait entre ses jambes croisées un sitar parfaitement brillant et sa voix s’envolait droit jusqu’à ce plafond lustré puis s’éparpillait en mille harmoniques sur un public qui ne venait que pour confirmer une tautologie: il est le fils de son père.

La musique classique du nord de l’Inde est tout entière bâtie sur des individualités glorieuses qui en ont bouleversé le cours et sur des chaînes de transmission que rien ne saurait interrompre. Elle est une conscience collective mise au service d’iconoclastes bénis par la génétique et le travail immodéré. La musique, chez Shujaat Khan, remonte loin, plusieurs siècles au moins aux cours royales. Et le père de Shujaat Khan, le sitariste Vilayat Khan, mort en 2004, était non seulement le rival de Ravi Shankar mais un être presque mythologique qui voyait en toutes choses un signe et une fatalité.

Quand sa femme était enceinte de Shujaat, Vilayat Khan avait pressenti qu’il s’agirait d’un fils, qu’il porterait haut son nom et qu’il ne saurait revêtir d’autre costume que celui du génie. Il prenait particulièrement garde à jouer en toutes circonstances de la musique face au ventre plein pour que l’enfant à naître baigne d’emblée dans sa future vocation et qu’il ne lui soit laissé d’autre choix que de suivre la voie qui avait été définie pour lui. Shujaat est né de ce père autoritaire, de ce régime militaire qui confondait héritage et condamnation. Les heures passées à arpenter un instrument rebelle, les coups, la douleur de ne pas répondre aux attentes. Jamais la musique indienne, pour Shujaat, n’a été ce doux rivage psychédélique et pacifiste que les hippies continuent, à tort, de célébrer.

Shujaat Khan a 55 ans. Dans ses concerts, surdoué de l’échappée belle, il y a la mémoire d’une bataille mais aussi la quête bouleversante d’une raison de chanter.

Shujaat Khan 26 sept., 20h30. Atelier d’ethnomusicologie, Alhambra, Genève.

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