Cinéma

De Shyamalan à Tarantino, la hantise du spoiler

Si les séries sont les plus visées par les révélations inattendues, le cinéma, lui, en est terrorisé. Le Festival de Cannes a de nouveau vibré au rythme des spoilers cette année

Sixième Sens, Usual Suspects, Fight Club, Memento… Nombreux sont ces films qui reposent sur leur dénouement. Un twist de fin si important qu’il laisse une trace indélébile chez tous les spectateurs qui les ont visionnés. Au point de faire parler d’eux parfois des décennies après leur sortie. Alors que certains revendiquent une sorte de «calendrier du spoiler» qui décréterait que certains films seraient trop vieux pour être spoilés, d’autres défendent l’importance de garder la surprise pour les nouveaux spectateurs.

Ces oeuvres à rebondissement renvoient à notre propre expérience quotidienne pour le chercheur français Florent Favard: «Ce plaisir de la surprise nous ramène à celui du twist dans la vraie vie. C’est un sentiment de sécurité». Une analyse qui pourrait expliquer pourquoi ces films nous hantent toujours, des années plus tard. Mais dévoiler la fin ne change pas la qualité ou non d’un film: une bonne histoire reste une bonne histoire. Et si elle est filmée avec autant d’inventivité et d’intelligence que Shutter Island ou Les autres, alors le twist ne reste qu’un détail parmi tant d’autres, même s’il est connu avant le premier visionnage.

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Une traque façon «Kill Bill»

Si les spectateurs sont parfois terrorisés à l’évocation même du spoiler, les réalisateurs eux-mêmes font la chasse aux révélations inopinées et le débat s’est à nouveau invité sur la Croisette cette année. On savait déjà que Quentin Tarantino était un flippé du spoiler, nourrissant une terreur si grande qu’il avait modifié la fin des Huit Salopards après des fuites en 2015. Sa phobie fait son retour en même temps que son nouveau film, Once Upon a Time… in Hollywood, qui réunit Brad Pitt et Leonardo DiCaprio. En se concentrant sur la carrière de l’acteur Rick Dalton et de sa doublure Cliff Booth en 1969, le long métrage ne s’apparente pourtant pas à un thriller aux rebondissements ébouriffants.

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Mais, cette fois, Quentin Tarantino a décidé d’avertir les spectateurs avant même la projection du film, à travers une lettre signée de sa main. Il y spécifie solennellement que l’expérience du film ne doit pas être entachée par la moindre révélation, et presse donc le public de ne pas dévoiler des détails de la narration. La peur s’installe dans la salle, au point d’imaginer qu’il traquera les petits accrocs du spoilers façon Kill Bill pour les trucider un soir de pleine lune. Ça pourrait presque faire un bon scénario de film.

Bong Joon-ho, présent sur les terres cannoises pour présenter Parasite, a choisi la même méthode dans le dossier de presse accompagnant son film. Le réalisateur sud-coréen reconnaît que son long métrage ne repose pas «uniquement sur son twist final», contrairement à Sixième Sens, qu’il mentionne pour appuyer son propos. Ironiquement, il spoile même le fameux retournement de situation imaginé par M. Night Shyamalan dans son film de 2000. Le metteur en scène demande malgré tout aux journalistes de «protéger les émotions des spectateurs», et va jusqu’à préciser la dernière scène que les critiques pourront évoquer dans leurs articles.

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Une injonction à respecter l’intention de l’auteur qui a été poussée à son paroxysme pour le blockbuster Avengers: Endgame. Maître de conférences en cinéma et audiovisuel à l’Université de Lorraine, Florent Favard dénonce une «peur démesurée du spoiler» qui «ruine le travail d’acteur». Il est vrai que pour ce dernier volet, le comédien Tom Holland ignorait avec quel personnage il échangeait ses répliques. De peur que Tarantino ne vienne lui arracher les yeux dans son sommeil pour avoir révélé la moindre information…

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