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Vassili Sourikov: «La Conquête de la Sibérie par Ermak», 1895, huile sur toile. Musée russe, Saint-Pétersbourg.
© Yuri Kaplun

Livres

En Sibérie, grandeur et misère de l'immense Russie

Après avoir exploré le Caucase, Eric Hoesli embarque ses lecteurs pour un voyage extraordinaire dans l’espace et le temps sibériens, jusqu’en Alaska

Eric Hoesli est tombé dans la Russie quand il était gamin et qu’elle était rouge. Un demi-siècle plus tard, l’imprégnation est profonde: le bleu et le blanc se sont ajoutés au rouge, et toutes les nuances du vert des steppes et des toundras. On le croit en train de diriger un journal ou de le créer (Le Temps), de donner un cours à des étudiants, mais sa vraie vie est ailleurs. Dans son refuge jurassien, écrivant devant une muraille de livres, dont la moitié en cyrillique. Ou dans un avion vers Moscou, dans la cabine d’un camion sur une piste du Kamtchatka, sur le pont d’un bateau qui descend l’Amour, dans la chaleur d’une bibliothèque à Irkoutsk ou au-delà du cercle arctique, le nez rougi par le froid glacial. Cette passion mobile avait donné naissance il y a douze ans à un gros bouquin dégrisant sur la conquête du Caucase. La nouvelle prise de Hoesli amène un pavé encore plus volumineux et foisonnant, forcément, puisqu’il parcourt l’immensité sibérienne – jusqu’en Californie.

Le compte rendu d'«A la conquête du Caucase»: Le Caucase, enjeu de la furie mondiale

Au départ, il y a une énigme. Comment se fait-il qu’au XVIe siècle, alors qu’ils cartographiaient et labouraient déjà le nouveau monde américain, les Européens n’aient à peu près rien su du continent sibérien, ce voisin à bout touchant? Le climat, bien sûr, mais il n’est pas rude que là. Clairement, l’élite russe, ces Européens de première ligne, regardait plus volontiers vers ses cousins, à l’ouest, que vers l’Orient où on devinait, très loin derrière l’horizon, la Chine, avec au premier plan l’obstacle de bandes aguerries. A ce verrou armé s’en ajoutait un autre: les masses russes étaient ligotées par le servage à leur terre.

Trappeurs de zibeline et marchands de sel

A vrai dire, les premières tentatives d’aller voir à l’est visaient bel et bien la Chine: on se disait qu’en suivant les côtes, au nord, on finirait bien par arriver à Cathay. Des bateaux s’y sont risqués, et ont calé devant les glaces. Par terre, la découverte n’a commencé qu’à la fin du siècle, avec deux moteurs: le sel et la zibeline. C’est pour développer leur commerce salé que des marchands, à l’ouest de l’Oural, ont franchi la «ceinture de pierre». Ce verrou brisé, la conquête s’est faite ventre à terre: 60 ans plus tard et 6000 kilomètres plus loin, elle touchait la mer d’Okhotsk, autrement dit le Pacifique. Mais était-ce une conquête? Les pionniers étaient des chasseurs qui n’avaient qu’une idée en tête: la «fripe douce et précieuse», la belle fourrure, et d’abord celle de la zibeline, qui valait de l’or. Les hommes du tsar suivaient, implantaient un ostrog (un bourg fortifié), levaient une taxe sur la fripe (l’iassak), et les trappeurs partaient plus loin.

Lire également: Dans le miroir du nord russe

En lisant Eric Hoesli, on découvre avec stupéfaction que cette avancée terrestre fut essentiellement navale. Par mer au nord quand c’était possible, mais surtout par les fleuves. La progression se faisait par bateau le plus souvent, en suivant les puissants cours d’eau sibériens et leurs affluents, et en traîneau sur la neige. Au bout du continent, sur le rivage oriental du Kamtchatka, la tentation d’aller plus loin était inévitable, mais elle fut – comment dire? – retenue.

Conquête et vente de l’Alaska

L’Amérique était juste en face, ils le savaient désormais. Deux navires, commandés par Vitus Béring, y sont allés mais n’ont fait que frôler la côte d’Alaska, pour une expédition qui a mal tourné au retour. C’était en 1741. Un authentique établissement n’a été réalisé qu’à la fin du siècle, avec la construction de Novo-Arkhangelsk, capitale d’une Amérique russe où les colons n’ont jamais été plus de mille. C’était loin de Saint-Pétersbourg, c’était plus coûteux que profitable, et le puissant gouverneur de Sibérie orientale, Nikolaï Mouraviev, conseillait lui-même de laisser tomber.

En 1866, la décision de vendre l’Alaska a été prise par le tsar et ses ministres en une heure, à des Etats-Unis qui sortaient à peine de leur guerre civile. Les Russes se contentaient de 7 millions de dollars, et ils ont même dû verser à Washington des pots-de-vin à des congressistes réticents pour s’assurer de leur vote. Si le gouverneur Mouraviev ne rêvait pas d’Amérique, c’est qu’il comprenait la fragilité de son gigantesque territoire sous-peuplé. Et c’est pour consolider son flanc sud face à la pression démographique chinoise qu’il s’est emparé, par ruse et par force, du bassin du fleuve Amour, et finalement de toute la Mandchourie, jusqu’au jour de 1904 où les Japonais ont fait payer aux Russes leur audace: tournant géopolitique majeur.

«La plus vaste prison du monde»

C’est avec Mouraviev aussi qu’Eric Hoesli rencontre ce qu’on a – trop? – en tête quand on entend le mot Sibérie: la déportation, le travail forcé, la «plus vaste prison du monde» comme il dit, et le Goulag au bout du compte, ce moment terrible où l’Etat prolétarien arrête en masse «parce qu’il a besoin d’esclaves». Il affronte ces ténèbres dans leur portion la plus noire, à Norilsk, où le régime stalinien a peuplé de forçats un archipel de camps pour exploiter dans le grand froid les mines (nickel, cobalt, etc.) les plus riches de l’empire devenu rouge sang, jusqu’au moment où une mafia impitoyable prend le contrôle de cette sous-société, soulevée, écrasée, puis effondrée quand Staline meurt.

On avait déjà croisé les déportés, avant la révolution d’Octobre 1917, dans le regard d’un certain George Kennan – pas le diplomate. Cet Américain, ayant bourlingué en Sibérie, était devenu l’avocat de la Russie, contre les préjugés alimentés, justement, par l’ombre de la déportation. Ces bonnes dispositions lui avaient ouvert toutes les portes dans les lieux d’exil, les prisons, quand il avait voulu retourner sur le terrain pour une grande enquête. Il en était rentré horrifié par ce qu’il avait découvert, de ses yeux et dans les récits des détenus. D’avocat, il était devenu le procureur de la Russie (des tsars alors), conférencier à succès d’une ville à l’autre. Eric Hoesli pense que Kennan a été déterminant dans le retournement de l’opinion américaine, mais il découvre que pour noircir le tableau le reporter avait pris des libertés avec les faits, plagiant même les scènes les plus cruelles auxquelles il n’avait pas assisté.

L’odyssée du cargo des glaces «Tcheliouskine»

Et c’est une constante du livre: Eric Hoesli ne cache rien de l’horreur de cet autre univers concentrationnaire, mais il croit qu’on s’aveugle en ne regardant que cette obscurité. La Sibérie, dans son récit et par dessein, transporte autant qu’elle déporte. Ce désir de nuance est manifeste quand il raconte l’incroyable odyssée du cargo Tcheliouskine, au milieu des années 30 du siècle passé. Ce navire, sous les ordres d’Otto Schmidt, futur commissaire au Grand Nord, est chargé de démontrer qu’une navigation normale est possible de Mourmansk au détroit de Béring. Epopée extraordinaire, qui se termine près du but quand le bateau sombre, broyé par les glaces. Le sauvetage de la centaine de passagers, y compris des femmes et des enfants, tient en haleine l’opinion soviétique des semaines durant, et le désastre se transforme, dans une mise en scène orchestrée, en triomphe. Le héros Schmidt est propulsé grand maître de la conquête de l’aire arctique jusqu’au pôle, puis son entreprise s’écroule dans la grande terreur (1936-38) sous un déluge de soupçons, d’arrestations et d’exécutions.

Deux faces d’une même réalité: l’élan optimiste et la déréliction, qu’on retrouve dans la construction du Transsibérien, ou dans la découverte du pétrole et du gaz dans le sous-sol du vaste bassin de l’Ob, cette bénédiction et cette malédiction à la fois. L’URSS, puis la Russie, devient une puissance exportatrice, mais en même temps dépendante des hydrocarbures et de leur effet, jusqu’à aujourd’hui, sclérosant.

Cette formidable épopée se lit souvent comme un roman d’aventures, parfois comme une enquête incroyablement érudite. On en sort avec le sentiment – Eric Hoesli ne le dit pas – que le discours un peu morbide sur l’humiliation et l’encerclement d’après l’affaissement du communisme, si constant à Moscou, est intimement lié à l’énormité dépeuplée de la Sibérie. La Russie, si immense, a peur d’être petite.


Eric Hoesli
«L’Epopée sibérienne. La Russie à la conquête de la Sibérie et du Grand Nord»
Edition des Syrtes/Paulsen, 822 pages

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