La légende d’Avignon s’écrit dans une nuée de moustiques. Il est 21h30 l’autre soir, le bleu du ciel glisse dans la nuit et cinq cents pèlerins s’aspergent de citronnelle tout en marchant vers la carrière de Boulbon. Dans une demi-heure, le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui déploiera sa nouvelle création, Puz/zle. Mais pour le moment, on se gratte, dans l’ignorance du bonheur à venir – car il y aura transport et tant pis pour les moustiques.

Le grand cortège sort des bus affrétés par le festival. Et il avance à présent, en chineur d’émotions. Autour, la garrigue bruisse. Sous la semelle, l’été se répand en poussière. Et les souvenirs remontent en sueur: ici même, Peter Brook a déployé Le Mahâbhârata jusqu’à l’aube et c’était à se damner; ici même, Jeanne Moreau a lu La Guerre des fils de Lumières contre les fils des Ténèbres, d’après l’historien romain Flavius Josèphe; ici même… Mais la voici, devant nous, la falaise de Boulbon, avec son vertige jaunâtre et son terrible visage de marâtre. A ses pieds, des gradins impérieux.

Ce lieu de nulle part est une fiction partagée. Sidi Larbi Cherkaoui, 36 ans, connaît cette légende par cœur. Il sait qu’elle réclame de la grandeur, mais qu’elle ne pardonne pas l’emphase. Il pressent qu’ici, seule l’épopée a droit de cité. L’enfant d’Anvers, originaire de Tanger par son père, devine que dans ce berceau minéral, tous les croisements sont possibles, à condition d’aspirer à la hauteur. Il ne s’intéresse qu’à ça, d’ailleurs, à l’Orient et à l’Occident qui se mêlent en arabesques ironiques, comme dans Loin, merveille de pièce créée en 2005 pour le Ballet de Genève; ou comme dans Babel, à l’affiche en Suisse romande en 2010. Puz/zle poursuit cette obsession du carrefour.

Saisi, on l’est, parce que Sidi Larbi Cherkaoui a apprivoisé la carrière, l’a transformée en alliée, au point que tout semble procéder d’elle. Mirage de pierre. Mais la nuit est tombée. Sur le plateau grand comme une arène antique, un mausolée rectangulaire arrête l’œil. Sur sa paroi passe un film: la caméra s’enfonce dans un couloir, de salle en salle, et cette traversée paraît ne jamais devoir finir. Une jeune femme s’approche du mausolée, comme si elle voulait pénétrer dans l’image. Des garçons secs comme des ascètes himalayens font de même à ses côtés. Ils se heurtent à une frontière, celle d’un monde où l’impasse serait radiée et où tout serait passage. Mais ils trouvent le sésame: ils descellent un bloc, puis un autre et c’est tout l’édifice qui se démembre. Ils le recomposent en larges marches et ils grimpent cet escalier, portés par un chœur – le groupe polyphonique corse A Filetta.

Sur chaque marche à présent, un danseur. Le chant se fond dans la nuit et les bustes dodelinent en symbiose. Puis soudain, la clarté d’une flûte suspend l’empire des voix. Sur une corniche, très loin, une silhouette stridule: c’est celle du flûtiste japonais Kazunari Abe. Tout se jouera désormais ainsi, de constructions fugitives en joutes fulgurantes. Les danseurs sont moines et soldats à la fois, tentés par le repos du guerrier, aspirés par le chant de la Libanaise Fadia Tomb Hel-Hage, mais ailés par le diable. A un moment, les blocs se referment en étau autour d’un garçon. Au-dessus de lui, des impassibles en bande lui jettent la pierre. Lapidation. Quand le piège s’ouvre, un mort-vivant en surgit, un caillou dans chaque main.

Sidi Larbi Cherkaoui a ce talent. Alors que certains de ses collègues par paresse, peut-être, ou cynisme, préfèrent le concept au spectacle, lui continue à soigner le geste, à en étoffer la généalogie. Parfois, c’est vrai, la pompe menace: la liturgie du métissage risque de tourner en figure consacrée. Parfois aussi, le signe s’altère en symbole, la virevolte des mains en discours. Il n’empêche. L’artiste et ses interprètes créent une nappe où, de césures en liaisons rétablies, une matière mêlée révèle une harmonie unique.

C’est que Puz/zle est aussi un art poétique en actes, avec une larme d’humour quand même. Sur scène, deux sculpteurs s’affairent, un burin à la main. Ils font semblant de tailler dans la chair de partenaires figés, tels des statues, sur des socles. Mais les rôles s’inversent et le tailleur subit à son tour la pointerolle d’un camarade. Dans ce tableau, Sidi Larbi Cherkaoui ébauche une définition de l’artiste. Face au corps, le chorégraphe est un sculpteur, mais pas tout-puissant. Il ne s’accomplit qu’à condition de se laisser entaillé. Sidi Larba Cherkaoui fait rouler loin le caillou des songes.

Puz/zle, Festival d’Avignon, carrière de Boulbon, jusqu’au 20 juillet à 22h; (loc. www.festival-avignon.com)

Sur Arte, samedi 14 juillet à 22h.

Les danseurs sont moines et soldats, tentés par le repos du guerrier, mais ailés par le diable