Bernard Andrieu est professeur d'épistémologie du corps et des pratiques corporelles à l'Université de Nancy. Il dirige un laboratoire de recherches. Il a coordonné la rédaction des 383 articles du Dictionnaire du corps, rédigé par plus de 250 chercheurs. Il donne quelques clés pour aborder un ouvrage sans précédent en langue française.

Samedi Culturel: Votre «Dictionnaire du corps» paraît en même temps que le troisième volume de l'«Histoire du corps» dirigée par Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello. Ces deux ouvrages sont-ils concurrents?

Bernard Andrieu: Ils sont complémentaires. Les trois auteurs que vous citez sont les pionniers de l'histoire du corps en France. Ils ont du recul. Notre dictionnaire est plus proche de la recherche contemporaine. La moitié des contributeurs sont de jeunes chercheurs qui préparent leur thèse. Notre projet scientifique est la constitution d'un champ de recherche et d'un réseau, fondés sur l'idée que nous passons d'une société centrée sur la vue à une société centrée sur la sensation, sur l'émotion, sur le contact, sur le vécu corporel.

Est-ce une idée récente?

Ce modèle remonte aux années 1850-1860. On voit émerger les premières thérapies corporelles, à travers la gymnastique, l'hydrothérapie, le naturisme, etc. Ces pratiques réapparaissent dans les années 1950-1960 aux Etats-Unis, Aujourd'hui elles sont reprises par l'ensemble de la population.

En quoi est-ce un changement dans notre manière de voir le corps?

Depuis Descartes, on définissait le sujet à partir de la faculté de penser. Nous tentons de le redéfinir à partir de son vécu corporel, avec l'apport de la phénoménologie, de la psychanalyse, de la psychologie, etc. D'où un dictionnaire qui fait appel à toutes ces compétences.

Comment vous situez-vous par rapport à l'éclosion des nouvelles recherches sur le corps dans les sciences exactes?

Il n'y a plus de séparation étanche. Ces recherches «naturalisent» celles des sciences humaines sur la conscience, le désir, les comportements qui ne peuvent être réduits aux déterminations neuronales ou génétiques. Les sciences humaines et sociales s'ouvrent aux neurosciences. Le dialogue est intense parce que l'idée que le corps serait totalement inné ou qu'il serait totalement acquis ne tient plus. On va vers une définition bio-culturelle.

Pourquoi publier un dictionnaire plutôt qu'un livre traditionnel?

Nous avons des problèmes de définition. Les publications sont si nombreuses qu'on ne sait plus de quoi on parle, d'où cela vient, comment les concepts ont été construits, comment ils ont évolué, et quelles sont les directions que prend maintenant la recherche.

A quel public ce dictionnaire est-il destiné?

C'est d'abord un outil, pour des chercheurs et des étudiants. Mais tous les individus s'aperçoivent qu'ils ont un corps, que la planète a un corps, et qu'il est urgent d'avoir une politique incarnée, qui part de leur existence, de leur pratique, de leur vécu. Le corps devient le seul lieu d'utopie possible, le seul lieu matériel qui dépend de nous - sauf quand la maladie s'en empare - en termes de performance, de qualification, de modification, d'entretien de soi. Chacun peut se situer non par rapport à une norme extérieure mais par rapport à une auto-norme. Il y a bien sûr le poids des normes sociales. Mais il y a aussi, et on le voit dans le dictionnaire, toutes sortes de pratiques qu'il est possible de considérer comme anormales, mais qui permettent aux personnes de constituer leurs propres critères sensoriels, identitaires, d'appartenance à des groupes... L'individu trouve dans le corps un moyen de se constituer plutôt que de subir la société.

Les institutions s'efforcent pourtant de définir des règles, en créant des commissions d'éthique par exemple.

Il y a un conflit entre définir des normes éthiques et comportementales générales et la multiplication des pratiques singulières par lesquelles des individus rencontrent d'autres individus qui cherchent à résoudre les mêmes problèmes. Ainsi des communautés thérapeutiques - autour de l'alcool ou de la drogue. Et des pratiques corporelles, comme l'acupuncture, la relaxation ou le taï chi. Dans ces nouvelles communautés sensorielles, les personnes qui partagent la même pratique partagent les mêmes valeurs.

Ces communautés diversifiées diffèrent des communautés verticalisées par des valeurs (religieuses dans les sociétés théocratiques) où une seule norme commande de haut en bas. On le voit dans l'affaire des caricatures de Mahomet, avec l'incompréhension entre un interdit de la représentation du corps et notre vision de la liberté de faire et de dire.

Il s'agit d'une confrontation entre deux types de corps dont l'un est centré sur le vécu, sur la disposition de soi, sur l'hédonisme, tandis que l'autre est dans une relation à une transcendance. Entre des visions du corps, des cultures anthropologiques. Nous considérons que le corps est immanent. D'autres considèrent qu'il n'est qu'une voie pour accéder à la transcendance. Ce n'est pas un choc de civilisations, mais un choc des pratiques corporelles. Ainsi, l'excision qui est condamnée chez nous, qui est condamnable, est liée dans d'autres cultures à des modes d'intégration. Il est facile de critiquer, mais proposons-nous un autre modèle? Est-ce que notre modèle du corps est meilleur que le leur?

Que répondez-vous?

Si le critère est le respect de l'intégrité corporelle, de l'identité individuelle, de la libre disposition de soi, nous dirons que nous sommes les meilleurs. Si le critère est la socialisation, l'appartenance au groupe, la solidarité organique, dans ce cas, nous sommes mal partis.

Dans le cas du voile islamique ou de la dissimulation du visage, nous sommes pourtant enclins à répondre à titre individuel: pourquoi pas.

Oui, mais le voile s'inscrit dans une pratique anthropologique et religieuse globale, dans une conception de la place de la femme, du corps de la femme, de l'érotisme, qui est incompréhensible pour nous. En tant qu'Occidental, je peux dire que je suis pour ou contre le voile. Mais ce n'est pas parce que les femmes arabes ou musulmanes n'auront plus de voile que les structures anthropologiques dont il est le signe seront modifiées. J'ai peur que l'Occident ait une approche trop partielle de ces phénomènes.

Quel est le rôle de l'art dans cette réflexion sur le corps?

Le dictionnaire a plusieurs entrées qui le concernent (art, body-art, bio-art, etc.). Les artistes ont été des pionniers dans les années 1960-70, et des artistes comme Orlan le restent encore aujourd'hui. Ils ont été les premiers à exprimer les questions de l'identité, de la modification corporelle, de l'interrogation sur la norme sociale, de l'interdit. L'art fait le pont entre le travail scientifique et le public.

A.Corbin, J.-J. Courtine, G. Vigarello (sous la dir. de). Histoire du corps. 3.Les mutations du regard. Le XXe siècle. Seuil, 530 p.

Bernard Andrieu (sous la dir. de. Le Dictionnaire du corps en sciences humaines et sociales. CNRS Editions, 552 p.