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Le siège de Khartoum, en 1885, préfiguration des guerres islamistes du XXIe siècle

Dans un imposant roman historique très documenté, Etienne Barilier met en scène le huis clos d’une ville sacrifiée, où s’obstinent une poignée d’Occidentaux

En 1882, une comète apparaît dans le ciel au-dessus de Khartoum. Pour les chrétiens, la date n’a rien d’extraordinaire, mais pour les musulmans, c’est l’an 1299, l’aube d’un nouveau siècle. Et voici qu’un prophète se dresse dans le désert. Il dit qu’il est le Mahdi, l’envoyé d’Allah, «qui doit épurer le monde, chasser le pouvoir apostat, éradiquer la corruption, brûler les mécréants au feu de la vraie foi, au fer de la vraie loi». Cette comète est un signe. Khartoum, capitale du Soudan, au confluent des deux Nils, est sous le joug anglo-égyptien. Nombreux sont les rebelles qui voient le salut dans le nouveau prophète.

Les Anglais n’ont aucune envie de s’engager dans la région. Tout au plus envoient-ils un général, Charles Gordon, qui s’est distingué en Chine et en Equatoria, une région de l’actuel Soudan du Sud. La mission: évacuer la population blanche en évitant les dégâts. Mais Gordon prend à cœur sa tâche de défenseur. En 1885, après un siège très dur, une résistance désespérée, Khartoum tombe aux mains des partisans du Mahdi. Gordon et la plupart des Occidentaux restés sur place y laissent leur vie. Le général, abandonné par le gouvernement de Gladstone, devient un héros dans son pays.

L’affrontement de deux mystiques

De ce tout petit épisode, Etienne Barilier a tiré un imposant roman. On comprend vite quels parallèles un essayiste comme lui, passionné d’histoire et de morale, peut tirer entre ce Mahdi et d’autres prophètes contemporains, qui se donnent les mêmes buts dans un langage semblable et avec un succès comparable. Daech se réclame du mahdisme, le gouvernement soudanais actuel aussi, Etienne Barilier le signale dans sa postface. Le romancier a vu aussi quelle matière à récit offre le huis clos d’une ville assiégée, au milieu du désert, où s’obstinent quelques Occidentaux, pour des raisons diverses, pendant que la population locale – pêcheurs, artisans – se demande quel joug choisir. On voit aussi ce que la confrontation de deux mystiques – ce jusqu’au-boutiste de Gordon et le Mahdi – a de fascinant.

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Les Blancs, à Khartoum, sont avant tout des négociants d’esclaves et d’ivoire. La plupart ont quitté la ville. Une poignée de résidents cupides ou idéalistes s’obstinent. Parmi eux, Hansal, le consul de l’Empire austro-hongrois, est de ceux qui aiment la ville et ses habitants; il a même pris pour femme une indigène. Alphonse de Veyssieux, lui, est un commerçant avisé mais d’une perversité qui frise la folie et donne la nausée.

Une mission franciscaine, dont plusieurs religieux ont été enlevés par les troupes du Mahdi, abandonne le terrain. Seule reste sœur Matilda, qui veut maintenir l’école. Les trop vastes locaux abritent aussi Pascal Darrel, un anarchiste en mauvais point, rescapé de la Commune de Paris, et sa fille Marie, ange laïque et blond qui cristallise les désirs. Et Lepuschütz, un jeune archéologue, quelque peu naïf, qui pense avoir trouvé la pierre de Rosette de l’écriture méroïtique, prêt à tous les risques pour aller la ravir aux troupes mahdistes. Ce sera l’égyptologue Francis Llewellyn Griffith qui réussira à la déchiffrer en 1911, nous informe Barilier, qui aime bien anticiper, ou glisser quelques clins d’œil savants – allusion au Rimbaud marchand d’armes, références musicales ou littéraires, citations latines, jolies formules désuètes du genre «de sac et de corde».

Pulsion de mort et sacrifice inutile

La Khartoum occidentale forme une petite société où l’on s’épie et s’ennuie. La vie s’écoule, endormie, derrière les murs de terre, dans des jardins secrets et somptueux. Tout autour, le désert et désormais les troupes du Mahdi, mal armées, mal entraînées, fanatisées.

De leur chef charismatique, on ne saura pas grand-chose, sinon qu’il a passé quinze ans en ermite sur une île du Nil, où s’est forgée son intransigeance. Il respecte la parole donnée, dit-on, et Gordon a pour lui une certaine estime. Lui aussi a soif d’absolu, lui aussi est responsable, par idéal, de nombreux morts. Un ascète qui méprise les honneurs, les plaisirs (excepté le cognac), sans amis ni amours connus, mais animé d’un sentiment un peu abstrait de responsabilité qui le pousse à protéger les habitants de Khartoum et parfois ses hommes. Il est hanté par la peur de la trahison. Ce protestant est capable de considérer des êtres très éloignés de ses convictions, pourvu qu’ils soient animés par la même radicalité que lui et qu’il perçoive en eux une faille profonde: sœur Matilda, Pascal Darrel, le communard malheureux. Il peut se prendre d’affection pour un gamin abandonné, un jeune officier amoureux, une souris qui partage ses miettes. Mais une pulsion de mort l’habite depuis toujours – liée à son enfance? Elle se sublimera dans un inutile sacrifice, qui en entraîne beaucoup d’autres.

La question du mal hante tout le livre. Mais elle ne s’incarne pas tant dans les figures quasi messianiques du Mahdi et de Gordon que dans celle, ignoble, d’un aristocrate français dépravé. A côté de figures historiques et romancées, Etienne Barilier fait vivre une riche galerie de personnages fictifs mais plausibles. L’atmosphère délétère des passions contradictoires est prenante, on ne s’ennuie pas dans ces presque 500 pages, pourtant parfois un peu longues, mais très documentées, qu’on peut lire aussi comme une critique des religions monothéistes et de leurs abus.


Roman historique
Etienne Barilier
Dans Khartoum assiégée
Phébus, 528 p.

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