Sous le signe de la Titanus

La fameuse rétrospective du Festival de Locarno change de cap. Après l’âge d’or hollywoodien, c’est celui du cinéma italien qui sera à l’honneur à travers la plus ancienne compagnie de production et de distribution de la Botte.

La Titanus? A qui ce nom évoque-t-il encore quelque chose? A défaut d’avoir vu son logo à l’écusson/bouclier martelé dans les cinémas en tant que compagnie de distribution ou plus récemment sur des productions télévisuelles «de prestige», comme en Italie, un petit effort s’impose…

Retour dans les années 1945-1965. Le masque naturel du comique napolitain Totò, les familles déchirées des mélodrames de Raffaello Matarazzo, la légèreté du gendarme Vittorio De Sica dans la série des Pain, amour et…, les jeunes Romains Poveri ma belli de Dino Risi, les exploits «péplumiens» du culturiste Steve Reeves, les tendres héros confrontés à la cruauté du monde de Valerio Zurlini, les splendeurs viscontiennes du Guépard… La Titanus, c’était tout cela, et bien plus encore. Mais de là à y voir un sujet de rétrospective en 2014?

Certes, les derniers festins locarnais ne nous ont pas fait remonter moins loin dans le passé en célébrant les splendeurs hollywoodiennes d’Ernst Lubitsch, Vincente Minnelli, Otto Preminger et George Cukor. Mais ces noms-là étaient restés plus vivants dans les mémoires grâce à l’«auteurisme» inlassable de la cinéphilie française. Aujourd’hui, un hommage à la Titanus (concocté en collaboration avec la Cinémathèque de Bologne, dépositaire de ses archives) paraît venir de bien plus loin: d’un pays de plus en plus marginalisé culturellement, qui cultive la nostalgie de son heure de gloire cinématographique, au risque de finir par tout embrasser dans un grand relativisme historico- académique.

Le souvenir d’une fameuse rétrospective Lux Film à Locarno, il y a trente ans, est cependant de nature à rassurer. A la vingtaine de films présentés en 1984 répondra en 2014 – dans l’inexorable logique de gonflement du festival – une cinquantaine pour une compagnie qui n’en produisit guère que le triple. Même vue par la petite lorgnette commerciale, voire celle plus grosse de l’imaginaire social, la découverte des films de la Titanus vaudra pourtant largement le détour. Le catalogue bilingue en italien et en anglais (adieu français…) édité pour l’occasion fait d’ailleurs aussi la part belle aux réalisateurs. Avec au générique des auteurs aussi prestigieux que Visconti, Fellini, De Santis, Lattuada, Comencini, Bolognini, Zurlini, Risi, Monicelli, Rosi, Petri, Olmi & co., comment saurait-il en être autrement?

Dynastie Lombardo

Si la Titanus s’est à ce point imposée dans la constellation des compagnies de production italiennes, elle le doit d’abord à sa longévité exceptionnelle: une aventure familiale ininterrompue de 110 ans. Sa préhistoire remonte ainsi en 1904 à Naples, où le pionnier Gustavo Lombardo (1885-1951) fonde sa première compagnie de location de films. Dix ans plus tard, c’est lui qui distribue dans le sud le monumental Cabiria de Giovanni Pastrone et Gabriele D’Annunzio. Encore deux ans et il se lance dans la production, essentiellement de mélodrames. De sa liaison avec sa «diva» Leda Gys naît en 1920 un fils, et en 1928, il stabilise sa compagnie sous le nom de Titanus.

Transférée à Rome à l’aube du parlant sous la pression de Mussolini, qui veut concentrer toute la production italienne dans la capitale, la Titanus conserve avant-guerre et durant une production plutôt modeste. Mais elle se consolide avec l’acquisition de studios et d’une chaîne de salles. A la mort de son père, le jeune Goffredo Lombardo (1920-2005) hérite d’un outil idéal qui n’attend plus qu’un vrai tempérament de producteur pour franchir un nouveau palier.

A la vingtaine de parlants produits prudemment par Gustavo suivent ainsi les 120 de plus en plus audacieux de Goffredo, jusqu’à la quasi-ruine qui le vit se replier sur la seule activité de distribution à partir de 1964. La personnalité de cet homme aussi aimable et honnête que visionnaire, à en croire tous les témoignages, est l’autre raison de l’aura de la Titanus. Il n’est guère que Franco Cristaldi (à quand la rétrospective de sa Vides?) pour présenter un meilleur bilan tant humain qu’artistique dans cette catégorie de géants italiens qui comprend aussi Riccardo Gualino, Angelo Rizzoli, Giuseppe Amato, Dino De Laurentiis, Carlo Ponti, Alberto Grimaldi ou Mario Cecchi Gori.

Après avoir rongé son frein pendant trois décennies, Lombardo se décide enfin, à 65 ans, à un come-back comme producteur. Pas de chance, les échecs commerciaux d’Il camorrista (premier opus de Giuseppe Tornatore, 1986) et de Joyeux Noël, bonne année (l’avant-dernier de Luigi Comencini, 1989) sonnent vite le glas de ses ambitions. Après avoir liquidé la distribution, il se rabat cette fois sur la production de téléfilms et de miniséries «de qualité», peu à peu reprise par son fils Guido Lombardo.

Fortunées années 1950

Les années 1950 restent indiscutablement «l’âge d’or» de la compagnie. Certes, la Titanus a quasiment manqué le train du néoréalisme – ne sauvant l’honneur qu’en distribuant le documentaire collectif sur la Résistance Giorni di gloria et en coproduisant le puissant drame social Roma ore 11 (Onze heures sonnaient) de Giuseppe De Santis. Mais une politique fondée sur les genres populaires de toujours, le mélodrame et la comédie, a aussi ses bons côtés.

C’est ainsi qu’on pourra enfin redécouvrir celui qui passe pour le maître absolu du mélo italien, Raffaello Matarazzo, champion incontesté de la rétrospective avec sept titres. De Catene (Le Mensonge d’une mère) à L’angelo bianco (La Femme aux deux visages), il guide le couple Yvonne Sanson – Amedeo Nazzari vers des sommets d’émotion que ne laissent guère deviner des scénarios aux conventions passablement vermoulues.

Côté comédies, on n’attendra pas de révélation des œuvrettes signées Carlo Ludovico Bragaglia ou Camillo Mastrocinque avec Totò, Peppino De Filippo ou Renato Rascel. Mais la redécouverte des triomphes historiques que furent Pain, amour et fantaisie (Luigi Comencini, 1953) et Pauvres mais beaux (Dino Risi, 1956) pourrait faire sentir mieux que n’importe quelle concoction d’auteur le parfum de l’époque.

Le visionnaire se ruine

S’enhardissant au fil des succès, la Titanus produit bientôt une dizaine de films par an. Pas de quoi définir une vraie ligne de maison et encore moins une esthétique, mais assez pour s’approcher du fonctionnement d’une major à l’américaine ou à la japonaise. Les artistes ne sont pas salariés sur la durée, mais certains deviennent des fidèles, comme les réalisateurs Dino Risi et Valerio Zurlini, les scénaristes Pasquale Festa Campanile et Massimo Franciosa. Lombardo s’adjoint les services d’un jeune directeur de production de talent, Silvio Clementelli (futur patron de la Clesi Cinematografica). Il se lance dans des coproductions avec la France et les Etats-Unis. Tout en veillant à une offre populaire, il fait de plus en plus confiance aux auteurs, soutenant Federico Fellini (Il bidone), Alberto Lattuada (La spiaggia/La Pensionnaire, I Dolci inganni/Les Adolescentes) ou Luchino Visconti (Rocco et ses frères) sur des projets controversés, menacés par la censure.

En 1959, Goffredo Lombardo appelle publiquement à relancer le cinéma italien à travers une «Nouvelle Vague» locale et se met à soutenir activement la relève. C’est ainsi qu’il relance un Zurlini en panne en produisant Eté violent, La Fille à la valise et Cronaca familiare (Journal intime). Il met le pied à l’étrier à Francesco Rosi (I magliari), Franco Brusati (Il disordine), Elio Petri (L’assassino, I giorni contati), Ermanno Olmi (distribuant Il posto puis produisant I fidanzati). Malheureusement, aucun de ces films remarquables ne rencontrera de franc succès tandis que, parallèlement, Lombardo se ruine en cédant à la folie des grandeurs de Vittorio De Sica (Les Séquestrés d’Altona) et de Visconti (Le Guépard). Mais c’est surtout le tournage calamiteux et le relatif insuccès du péplum Sodome et Gomorrhe de Robert Aldrich qui sonneront le glas de cet âge d’or.

De manière un peu trop attendue, la rétrospective sera présente sur la Piazza Grande de Locarno à travers Le Guépard, qui connut déjà cet honneur pour sa restauration de 1992. Mais que dire de la programmation de cette splendeur d’une durée de plus de 3 heures à… 23h30? Et de manière plus générale, malgré l’indéniable richesse de la matière, on ne peut que déplorer certaines autres options qui risquent de gâcher la fête, à commencer par la préférence systématique aux sous-titres anglais plutôt que français.

Des choix discutables

C’est ainsi qu’une vingtaine de titres phares de la Titanus ont été écartés pour d’obscures raisons au profit d’autres films très mineurs ou alors pour lesquels la firme n’intervint qu’en tant que distributrice (comme Le amiche/Femmes entre elles de Michelangelo Antonioni ou Antinea/ L’Atlantide d’Edgar G. Ulmer), ceci au risque de créer une fâcheuse confusion. Pourquoi donc La Ciociara plutôt que Les Séquestrés d’Altona de De Sica, La Corruption plutôt que La viaccia de Mauro Bolognini? Et quid de ces merveilles que sont Il cappotto (Le Manteau) de Lattuada d’après Gogol ou Risate di gioia de Mario Monicelli, de Le quattro giornate di Napoli (La Bataille de Naples) de Nanni Loy, nommé à l’Oscar, ou L’isola di Arturo de Damiano Damiani d’après Elsa Morante, Grand Prix à San Sebastian?

Si c’est pour projeter un musicarello (film à chansonnette) d’Ettore M. Fizzarotti (Non son degno di te avec Gianni Morandi) et exhiber la chanteuse gamine Rita Pavone un demi-siècle après Non stuzzicate la zanzara de Lina Wertmüller, voilà qui paraît hautement discutable. De même, convier pour cette rétrospective le «maestro de l’horreur» Dario Argento, qui ne connut qu’un Lombardo distributeur (L’Oiseau au plumage de cristal, 1970), à défaut de tout autre survivant vaillant, sent par trop l’opportunisme.

Quand, en introduction du catalogue, un des coauteurs déplore que «l’expérience concrète du cinéma italien risque bientôt de ne plus faire partie du patrimoine culturel commun», on se dit que ce n’est pas avec de tels choix qu’on y remédiera. Mais bien plutôt en montrant et remontrant d’authentiques chefs-d’œuvre «titanesques» tels que Le Guépard, Hommes et loups (De Santis) ou La Fille à la valise (Zurlini), en majesté comme ils le mériteraient.

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Goffredo Lombardo

Patron de la Titanus

«Pour une industrie saine», in La fiera del cinema, juin 1959

«Il n’y a plus de place aujourd’hui que pour une production de haut niveau artistique et spectaculaire»