La décision prise par le gouvernement français d’ouvrir la PMA aux couples de femmes provoque par ricochet un intéressant débat sur ce qui fait aujourd’hui le lien de filiation. Devient-on parent d’un enfant au terme d’un processus biologique ou par choix personnel? L’un et l’autre, semble-t-il. Or les nouvelles modalités de procréation imposent décidément de séparer les deux phases, en insistant sur la seconde. Les juristes hexagonaux se trouvent du coup devant un beau casse-tête: quelle place l’état civil va-t-il réserver au parent non biologique dans les couples de même sexe?

Leurs équivalents hétérosexuels, qui ont recours à la procréation médicalement assistée avec don de sperme anonyme, peuvent bien faire comme si de rien n’était. La présence de parents du même sexe met à mal cette fiction, puisqu’elle rend visible la tierce personne jusqu’ici cachée. Elle impose par conséquent d’inventer un statut qui ne soit pas celui d’un lien de parenté au rabais.

Au cœur de l’expérience humaine

Le législateur français a le souci légitime de ne pas faire de différence hiérarchique entre les deux mères. Pour ce faire, il se propose d’établir un lien de parenté par «déclaration anticipée de volonté» ou «par reconnaissance anticipée», où les deux conjoints ont parts égales. La notion de «mère» s’en trouvera-t-elle transformée?

Mais qu’est-ce qui se dissimule derrière des mots aussi simples en apparence que «mère» et «père»? Partons, pour y répondre, des expériences menées par Nathalie Sarraute dans L’Usage de la parole (1980): saisir au vol une expression anodine, et suivre les méandres qu’elle trace au plus profond de l’expérience humaine, là où le regard n’arrive pas de lui-même.

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Une phrase quelconque, entendue par hasard dans un restaurant, peut ainsi servir de révélateur à la complexité insoupçonnée que masque le terme de «famille»: «Si tu continues, ton père va préférer ta sœur.» C’est une mère qui s’adresse à son petit garçon. On ne saura rien d’autre de leurs relations réelles. Mais ces pauvres expressions, «ton père» et «ta sœur», coupées du contexte biographique qui leur donnerait des visages, révèlent en retour la charge impersonnelle qui s’immisce, à travers le langage courant, au cœur des rapports affectifs. Avec eux, on est expulsé brutalement hors de la sphère du vécu intime pour se retrouver ailleurs, dans un espace neutre où les liens sont définis a priori et une fois pour toutes.

Une peur secrète

Cet ordre des familles, c’est ici la mère qui l’impose péremptoirement, toute à son désir de conformisme rassurant. Mais en grattant un peu, on découvrirait sans doute que derrière cette hâte à se fondre dans une identité préétablie – celle de la femme, puis de la mère – il y a une insécurité secrète, une peur de s’aventurer au-delà. Est-ce alors par un retour de cette même peur que la mère s’interroge sur la manière dont elle a rempli son rôle?

Absente du portrait de famille qui jaillit spontanément de sa phrase, elle apparaît pourtant comme l’organisatrice et la garante de ce délicat équilibre des identités. Celle qui a fixé la place de chacun, selon les exigences ancestrales, et qui pour cela a dû s’extraire du groupe et se mettre en retrait, incarnant cette loi extérieure qui oblige l’enfant à s’éloigner d’elle et à se couler dans les règles collectives.

Mais a-t-elle ainsi trahi sa «nature» de mère ou au contraire lui a-t-elle été plus que jamais fidèle? Le doute s’insinue: aurait-elle par hasard fait subir à son fils une violence qu’elle s’était crue obligée autrefois de s’infliger à elle-même, en se pliant à ces diktats qui prétendent savoir ce que sont une «mère» ou un «fils»? Les nouvelles règles de filiation vont-elles permettre de trancher, ou font-elles seulement aller un peu plus loin dans un questionnement qui attend encore sa réponse?


Extrait:

«Inquiète parfois quand elle ne trouve pas sur le catalogue ce qu’elle cherche… n’osant pas demander aux autres si eux aussi… ils pourraient la regarder d’un air soudain attentif, surpris… ne serait-ce pas classé ailleurs, dans un tout autre registre, sous la rubrique Déviations. Anomalies?… Non, ce qu’elle avait cru percevoir, ce qu’elle avait senti glisser quelque part en elle, elle ne le sent plus, ça a disparu, c’est effacé… parvenant sans effort, souple et agile comme elle est, à se procurer tout ce qu’il est recommandé de posséder, à compenser aussitôt tout manque, toute déficience… se maintenant toujours «à la hauteur», pouvant avoir en toute circonstance, tout naturellement, la conduite appropriée, accompagnée de sentiments «allant de soi.»

(N. Sarraute, «L’Usage de la parole», Gallimard, 1980)