Un réalisateur américain (Jonathan Nossiter), un producteur français (Marin Karmitz), un scénariste, une actrice et un compositeur anglais (James Lasdun, Charlotte Rampling et Adrian Utley, du groupe Portishead), un acteur suédois (Stellan Skarsgard), une actrice canadienne (Deborah Kara Unger), un chef opérateur grec (Yorgos Arvanitis, le complice de Théo Angelopoulos), une post-production suisse (Swiss effects): mais qu'est-ce donc que ce film, tourné à Athènes, en vidéo digitale (DV) de surcroît? Une nouvelle arche de Noé et un formidable acte de résistance à la «Mcdonaldisation» – selon les propres termes de l'auteur – du cinéma mondial. Mais aussi un film orphelin, resté sans distribution après avoir frappé de perplexité le dernier festival de Berlin. Un film de signes et de sensations, stimulant et insaisissable, qui poursuit le spectateur encore longtemps après sa vision.

Tout le profit qu'on peut tirer d'une caméra DV apparaît dès le premier plan, tourné dans la rue. Dans un style documentaire, mobile, il capte le va-et-vient des passants parmi lesquels on aperçoit soudain une Charlotte Rampling qui s'éclipse furtivement, puis révèle un couple, Skarsgard et Unger, attablé à la terrasse d'un café. Un son comme «déréalisé» par une drôle de musique électronique et nous voilà plongé en plein drame de l'infidélité: l'épouse vient de surprendre son mari en compagnie de sa maîtresse. On s'en rendra compte plus tard, mais les prémisses du récit sont déjà posées, mine de rien. Un récit «banal», parmi les millions d'autres qui se déroulent au même moment dans cette ville grouillante. Tout ce qui liera ce film à Sunday, le premier opus de Jonathan Nossiter, tourné dans la banlieue new-yorkaise et lui aussi tenté par un regard documentaire, saute aux yeux.

L'homme qui se lève de la terrasse, c'est Alec Fenton, un Américain d'adoption, cadre dans une banque ou quelque autre multinationale, tandis que sa femme Marjorie travaille à l'ambassade américaine. Tiraillé entre un confort familial qui ne lui déplaît pas et une jeune maîtresse qui flatte son ego, il voudrait pouvoir lire toutes sortes de signes autour de lui qui le guideraient dans ses choix. L'un d'eux le pousse à avouer à Marjorie sa liaison avec Katherine, une collègue, puis à rompre avec elle. Mais des retrouvailles fortuites interprétées comme un signe du destin vont bientôt le renvoyer dans les bras de Katherine, jusqu'à ce qu'il apprenne que le hasard n'en était pas un. De son côté Marjorie, profondément blessée, a rencontré un journaliste grec, un homme marqué par ses années de résistance au régime des colonels…

D'une trame de mélodrame, Nossiter et son complice James Lasdun (déjà scénariste de Sunday et de L'Assedio/ Shanduraï de Bernardo Bertolucci) ont tiré une sorte de «thriller conjugal» habité par l'esprit du lieu (la ville d'Athènes, montrée sous un jour résolument anti-touristique) et le sentiment de l'exil. Américain d'adoption et «mondialisateur» d'autant plus convaincu, Alec va bientôt se retrouver doublement étranger tandis que Marjorie trouvera au contraire dans cette crise l'occasion d'entrer plus intimement en contact avec le pays. Déphasé et paniqué, Alec va alors commettre des erreurs que la police pourrait à son tour interpréter comme des signes: des indices contre lui.

L'ironie est heureusement aussi subtile que tous les autres éléments du récit, filtrés par une sensibilité à part, un traitement qui paraîtra plus intuitif et poétique que strictement rationnel. Signs & Wonders en devient cette œuvre un peu mystérieuse, discrètement expérimentale, avec d'un côté une attention exacerbée à l'instant voulu magique (le cinéaste a retravaillé les couleurs comme les sons) et de l'autre une tentation d'accomplissement tragique (d'autant plus forte qu'on se trouve en Grèce). Prodigieux de vérité, les trois comédiens se sont quant à eux laissé entraîner dans des abîmes psychiques et émotionnels dont le 7e art ne semblait plus capable. Qu'un tel film soit resté en rade, jugé trop peu commercial par nos distributeurs, en dit hélas long sur la standardisation du cinéma aujourd'hui.

Signs & Wonders, de Jonathan Nossiter (France 2000), avec Stellan Skarsgard, Charlotte Rampling, Deborah Kara Unger, Dimitros Katalifos, Ashley Remy.