Sur le bout des langues (8/8)

Silence radio: quand la langue se dérobe 

L’aphasie est une perte de la possibilité de s’exprimer qui survient généralement après un accident vasculaire cérébral. De Baudelaire à Tomas Tranströmer, plusieurs écrivains en ont souffert. Voyage dans une langue dépeuplée

Limites des langues, langues des limites. Chaque mardi de l'été, «Le Temps» a raconté ces idiomes qu’on invente, ceux qui sont fous, ceux qui se mélangent.

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«Je voyais par exemple la lune par la fenêtre, mais son nom ne me venait pas. J’écrivais alors sur une page une succession de mots comme «leuve», «lurme», «meule», «lume» jusqu’à ce que j’entende le nom juste.» Recueilli par le CHUV, ce témoignage est celui de Patrice Birbaum. A 55 ans, cet Avenchois a été victime d’un AVC; il en est résulté chez lui, en raison d’une lésion cérébrale, une pathologie que l’on nomme «aphasie» – «altération plus ou moins profonde de la fonction du langage, sans paralysie des organes de l’articulation […] qui se manifeste par la perte plus ou moins totale de la compréhension et de l’usage des signes linguistiques, parlés ou écrits», disent les dictionnaires. Par la suite, grâce à une rééducation intensive au Service de neuropsychologie et de neuroréhabilitation de l’hôpital lausannois, Patrice Birbaum a pu recouvrer la majeure partie de ses fonctions langagières.

Quelle que soit la personne touchée, l’aphasie est un drame. Mais quand elle survient chez quelqu’un dont le langage est une part sacrée – un écrivain par exemple –, elle prend une résonance particulière. S’ils ne sont pas légion, les cas d’auteurs frappés par ce mal sont toutefois éclairants. Citons par exemple le poète suédois Tomas Tranströmer, Prix Nobel de littérature 2011, terrassé en 1990 par un AVC, là encore – selon la littérature médicale, l’accident vasculaire cérébral est la cause majeure de cette pathologie. Lui aussi avait pu recouvrer une partie de ses compétences linguistiques; mais il avait alors choisi de réorienter sa production littéraire vers des formes brèves, comme le haïku.

«Bonsoir les choses d’ici-bas»

Il existe plusieurs types d’aphasie. Dans le cas de l’aphasie de Wernicke par exemple, les patients s’expriment, mais dans un sabir incompréhensible. Les personnes touchées par l’aphasie de conduction peuvent parler relativement bien, mais sont incapables de répéter ce qu’on leur dit. L’aphasie de Broca est celle de la raréfaction de la parole: les cas de mutisme total sont relativement rares, mais les patients souffrant de cette pathologie voient leur discours (et leurs capacités d’écriture) se réduire: la parole devient hachée, se hérisse d’erreurs (c’est ce que l’on appelle des «paraphasies»), et se réduit quelquefois à très peu de choses, le malade répétant inlassablement une seule et unique phrase. C’est ce qui arriva par exemple au poète Valery Larbaud, qui, après une attaque en 1935, passa les dernières années de sa vie en ne pouvant répéter qu’une seule formule: «Bonsoir les choses d’ici-bas.» D’où cette phrase lui était-elle venue? Les médecins et les historiens de la littérature se perdent en conjectures – elle ne figure en tout cas dans aucune de ses œuvres.

Mais le cas le plus célèbre reste celui de Baudelaire. Dans une étude très fouillée, Sebastian Dieguez et Julien Bogousslavsky ont étudié son cas. En mars 1866, alors qu’il se trouve en Belgique, le poète subit une série d’AVC qui le laissent dans un état quasiment végétatif: il «[…] est perdu […] La maladie a presque entièrement envahi le cerveau», écrit-on dans son entourage. Et c’est à ce moment-là que Baudelaire se mit lui aussi à répéter, durant sa longue agonie (il mourra en août 1867 à Paris), une seule et même phrase: «Cré nom.» Maxime Du Camp a livré un triste portrait du poète diminué: «Nulle trace d’émotion sur son visage amaigri; parfois il semblait se soulever dans un incomparable effort pour répondre à ce qu’on lui disait; il criait: «Non, non, cré nom, non!» C’étaient les deux seuls mots – les deux seules notes – qu’il parvenait à articuler.» Pour certains biographes, ce juron pouvait être compris comme une réaction de frustration face à l’impossibilité de s’exprimer – bien qu'on ne sache pas dans quelle mesure Baudelaire était conscient de son état. Vu de l’extérieur (et au risque d’une psychologie de bazar), on ne peut toutefois s’empêcher de repenser à La Cloche fêlée, l’un des poèmes des Fleurs du mal: «Moi, mon âme est fêlée, et lorsque en ses ennuis/Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,/II arrive souvent que sa voix affaiblie/Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie […]»


Pour aller plus loin: Sebastian Dieguez et Julien Bogousslavsky, «L’aphasie de Baudelaire»

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