«L’homme est le rêve d’une ombre.» Ainsi chantait le poète grec Pindare.

Peut-être, lui répond-on 26 siècles plus tard. Mais l’homme est aussi l’habitant d’un théâtre d’ombres oublié. Le descendant d’un peuple de figurines noires et délicates qui ont façonné, outre le dessin du corps humain, la représentation que l’individu se fait de lui.

C’est ce que l’on apprend en lisant La Silhouette, du XVIIIe siècle à nos jours: Naissance d’un défi*. Ce livre bien tourné est limpide, quoique construit sur des références érudites. Il avance par détails concrets et synthèses surplombantes. Il est signé Georges Vigarello, historien réputé, déjà (co) auteur d’ouvrages savants traitant du corps et de son entretien – Les Métamorphoses du gras, Histoire de la beauté: Le corps et l’art d’embellir, Histoire de la virilité. Mais quel rapport entre une histoire de la silhouette comme on se l’imagine (évolution des hanches, métamorphoses des poitrines, darwinisme des fesses) et le théâtre des ombres? Justement.

En ombre chinoise

Remontons au XVIIIe siècle. Dans les salons, dans les cafés et dans les bals à la mode, un nouveau personnage est apparu: le silhouetteur. Cet amuseur produit des «silhouettes», à savoir des portraits qui imitent l’effet d’un découpage de papier noir sur fond blanc (voir ci-contre, le type à chapeau et talons). Souvent, le silhouetteur travaille derrière un drap sur lequel le profil de son client se découpe, projeté en une ombre chinoise qu’il recopie ou décalque. Tout autour, on imagine le public en train de s’amuser à reconnaître, sur les «silhouettes» ainsi réalisées en direct, les gros sourcils de tel ou tel silhouetté, ou sa lippe, ou la masse de sa perruque, ou son port de tête. Bref: ses traits singuliers ou individuels…

Le nom commun «silhouette» désigne donc un portrait où le trait, écrit Vigarello, «répercute le réel en l’épousant au plus près». Il se différencie du portrait classique, souvent empreint d’idéal ou de conventions. Il dénude le trait jusqu’à sa prétendue originalité. Il est l’empreinte du vrai. Il ne vise pas l’homme mais l’individu. Il naît à peu près en même temps que la caricature, qui, elle aussi, se concentre sur le détail pour révéler le tout.

Bientôt, la silhouette se trouve un nouveau rôle. En comparant les profils noirs sur fond blanc, l’amateur trouve des différences. Il se met à classer les ombres, à leur trouver des significations. C’est l’époque où Jean Gaspard Lavater confronte des dessins de personnes pour en tirer des sortes de lois. Par exemple, la «délicatesse du front» devient signe de «modération dans les désirs». L’art de silhouetter s’invente un statut de méthode scientifique. Vigarello: «L’invention de la silhouette révélerait ainsi un moment précis de la culture occidentale…: celui où le corps, plus que jamais, se donne comme le corps d’un sujet.»

Quel chemin pour quatre syllabes qui furent d’abord celles du nom d’un ministre des Finances de Louis XV, le bien né Etienne de Silhouette, qui dura moins de neuf mois, fut révoqué pour son austérité budgétaire, raillé pour la brièveté de son mandat, lui dont le patronyme fut bientôt associé à ce qui est frustre, simple, nu et sans chichis.

De l’art de faire ressortir les détails singuliers d’un corps à la classification de ces derniers, il y a un grand pas. Celui-ci est franchi en un siècle, qui passe par plusieurs étapes qu’on peut survoler en reprenant les titres des chapitres de l’ouvrage: «La silhouette, muséum social du XIXe»; «La banalisation du nu»; «L’émergence de l’élancement féminin»; «Le muscle et le galbe», etc. Jusqu’à l’avatar le plus tragique de ces classifications, quand apparaissent les profils des hommes hiérarchisés selon leurs contours, leurs caractéristiques physiques et postures. Ce que Vigarello, déroulant un fil qui passe par Darwin et le IIIe Reich, appelle le «risque tragique des races».

Changement de ton. «La mode n’est plus aux poitrines plates», proclame le magazine Marie-Claire en 1937, dans son premier numéro qui entonne un hymne à la silhouette: «Maintenant, ce qui compte, c’est le sens des volumes, le goût du modelé, la connaissance d’une anatomie juste et pure.» Ou encore, quelques pages plus loin: «Il faut corriger votre silhouette.»

Narration de soi

Le corps, désormais mobile et malléable, devient expression privilégiée de la personne. Dans les sixties, le look est narration de soi plutôt qu’obéissance aux codes de son milieu. S’installe l’idée du corps comme «lieu central d’identité, lieu d’engendrement, instance quasi psychologique». Le surpoids révélerait le stress. L’histoire personnelle et les affects influent sur les contours. Cela fait longtemps que le mot «silhouette» s’est mis à désigner un idéal à atteindre (retrouver sa ­silhouette = être maigre), une norme à suivre. La «ligne», comme on dit dans les magazines, impose sa légèreté, cependant que la pudeur recule, permettant aux contours du corps de se révéler. Naît un double défi, qu’il faut relever inlassablement: correspondre à un idéal d’élancement, certes; mais également, écrit Georges Vigarello, «retrouver quelque chose de sa valeur originelle à partir de son paraître». Ma silhouette, ma bataille.

Vigarello évoque, bien sûr, les différentes modes et tendances (les silhouettes en S de la fin du XIXe, les corps en I des années 1920, les modèles masculins).

Là n’est pas l’essentiel de son livre. «L’histoire du mot silhouette se révèle plus profonde qu’il n’y paraît, suggérant ce qui a changé dans les manières de porter le corps comme dans celles de porter l’habit… L’apparence, en l’occurrence la silhouette, est moins torture ou tragédie que révélation du collectif et de soi.»

Autrement dit, comme le réclame le magazine Votre Beauté en couverture de son numéro de mars 2012: «Moi, en mieux.»

* «La silhouette, du XVIIIe siècle à nos jours: Naissance d’un défi», Georges Vigarello, Seuil. 156 pages illustrées. 27 x 29cm. Environ 50 francs.