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«The Severed Head of Medusa» taillé dans un bloc de malachite.
© © Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, DACS/SIAE 2017

Art contemporain

Dans le sillage de «L’Incroyable»

L’enfant terrible de l’art anglais Damien Hirst envahit Venise pour revenir sur le devant de la scène. Une exposition incroyable qu’il faut voir, c’est jusqu’au 3 décembre

Quand on découvre Damien Hirst, un enfant de Bristol classe 1965, c’est la foudre et l’arc-en-ciel simultanés. Une sorte de gros point d’exclamation dans les acquis et les connaissances artistiques classiques, révélant de nouveaux critères d’interprétation du monde presque paranormaux. Et puis Venise. La splendide, immuable, rassurante Sérénissime, envoûtante et romane, byzantine, gothique, baroque… du terrain connu en somme.

Les deux se sont retrouvés au début de l’été. Invité d’honneur au Palazzo Grassi et à la Punta della Dogana par le collectionneur français François Pinault, Damien Hirst y présente ses Treasures from the Wreck of the «Unbelievable» (Trésors de l’épave de «L’Incroyable»). Une exposition «monstrueuse» et hors norme qui s’est préparée pendant dix ans. Un show de tous les extrêmes qui met face à face ceux qui adorent le travail de l’artiste anglais et ceux qui le détestent. Vous avez bientôt un week-end de libre? Franchement n’hésitez pas, l’expérience est à vivre jusqu’au 3 décembre.

Exposition démesurée

Si pour l’explorateur Mike Horn l’aventure du XXIe siècle consiste à aller sous l’eau, la terre étant devenue trop petite, les fonds marins dépouillés de Damien Hirst ont recraché les fantasmes et les symboles de son esprit anticonformiste. Il s’est positionné dès les années 1990 parmi les Young British Artists, un courant atypique qui sortait l’art contemporain anglais de son isolement insulaire. A ses débuts, le Britannique mégalomane et provocateur pose pour la photo avec une tête humaine fraîchement coupée, plonge des animaux entiers dans des aquariums remplis de formol (1991), dont le requin devenu la pièce qui a contribué à sa notoriété.

A Venise, il expose le fruit de son travail sur la mort, la religion et la science, qui le fascinent. Il inonde les regards de près de 400 pièces issues d’un trésor imaginaire repêché au large des côtes est-africaines, reliques d’un vaisseau antique naufragé. Il incombe au visiteur de croire… ou non. Là est l’enjeu, dans ce fantasme de penser que tout est vrai, tel le mystère de la foi. En messie de l’art contemporain, Damien Hirst enflamme les esprits et induit le doute légitime, tandis qu’il est impossible de détacher les yeux du colosse décapité de 18 mètres de haut qui envahit tout l’espace de l’atrium du Palazzo Grassi, Demon with Bowl (Démon avec bol), l’œuvre maîtresse. Plus loin, sa tête à la langue serpentine est posée devant un écran qui diffuse le moment de sa découverte sous-marine. L’artiste est allé jusqu’à mettre en scène et filmer des plongeurs en train de remonter à la surface ces prétendus trésors du navire Apistos, «L’Incroyable» en grec.

Une fable qui touche à la mémoire collective

Le visiteur se laisse emporter par la fable de cette épave aux sonorités populaires, aux descriptions et aux invocations historiques, touchant à la mémoire collective comme pour réveiller le petit élève qui sommeille en chacun. Avec la collection fabuleuse de Cif Amotan II (anagramme de I am a fiction), un esclave affranchi ayant fait fortune sous l’Empire romain au début du IIe siècle ap. J.-C., Damien Hirst envahit cinq mille mètres carrés avec 120 statues dont les détails des fonds marins sont bluffants. Elles sont couvertes de fausses éponges et de coraux multicolores en bronze peint et en divers granits colorés.

Vingt et une vitrines exposent des bijoux, des armes, des pièces, ou encore des sculptures réalisées par des spécialistes de chaque matériau précieux. Comme cet immense bronze laqué bleu représentant Andromède menacée par un monstre marin. Il ressemble aux versions peintes du Titien et du Véronèse, tandis que le requin qui surgit rappelle le squale des Dents de la mer, en référence également à celui que Hirst avait enfermé dans le formol.

Champ littéraire onirique

Damien Hirst raconte une histoire, on s’imagine un remake de Vingt mille lieues sous les mers, on voyage sans bouger. Le rêve d’enfant, les références ancestrales et mythologiques, l’imaginaire monstrueux du conte de fées qui existe sans être concret… Il nous emmène dans un champ littéraire humaniste, onirique, au-delà des formes et des structures avec une composante divine marquée. Les matériaux, les ambiances, le parcours historique sont présentés avec un clin d’œil contemporain qui met Mickey et Baloo à l’égal des vestiges de civilisations disparues.

Cette pointe de cynisme remet en jeu la société moderne du spectacle dont il est l’un des producteurs. Sa capacité de faire rêver en Technicolor avec les moyens du cinéma hollywoodien lui permet la recréation d’un univers, du minuscule au grandiose. On trouve toutes les unités de mesure, la mise en scène des fondements des croyances et de l’imaginaire vecteur de références est impressionnante, à l’instar du Calendar Stone en bronze, pierre représentant un calendrier solaire en forme de roue fait par les Aztèques (un anachronisme qui a dérouté les historiens, selon les légendes muséales, vu que ce peuple ne connaissait pas la roue).

Un budget estimé à 50 millions de livres

Damien Hirst a toujours vu grand. Le bronze, le marbre ou des pierres semi-précieuses composent la pléthore de pièces de l’exposition. Pour un budget estimé à 50 millions de livres, il met en scène des chimères et des dieux dans une folle fantasmagorie. La déesse indienne Kali affronte l’hydre de Lerne, un buste de pharaon en lapis-lazuli, Unknown Pharaoh à l’effigie de Pharrell Williams, semble authentique! Devant l’entrée de Punta della Dogana, un serpent de marbre qui dévore un cavalier rappelle la célèbre statue du Laocoon (IIe ou Ier siècle av. J.-C.), au Vatican. On trouve même une plongeuse, The Diver, en bronze, de 5 mètres de haut (vendue à un collectionneur canadien pour 2 millions de dollars) inspirée d’un tableau de Bacon. La malachite pour la tête de Méduse vaudrait 4 millions de dollars. Elle ressemble à celle du Caravage.

Lire aussi: Damien Hirst aux enchères

A demi rongée par le corail, une statue de Protée en bronze, dieu marin des métamorphoses, revêt les traits d’Elephant Man. Les bien connues Mains en prière d’Albrecht Dürer (1508), sculptées dans de la malachite peinte et de l’agate blanche, sont devenues des vœux d’adoration chinois. Plus loin, des bustes féminins à l’aspect antique – ayant soi-disant inspiré les surréalistes en 1936 – portent la mention Mattel, le fabricant de Barbie. D’autres œuvres sont estampillées «made in China», dans un jeu ironique sur l’original et sa copie.
Sans oublier de se mettre lui-même en scène: Hirst âgé avec Mickey Mouse, The Collector with Friend. Il se réfère à la culture pop, non sans un petit air de provocation adressé à Jeff Koons, l’autre de ces artistes too much, adeptes du gigantisme et dont les pièces se vendent plusieurs millions de dollars.

«Business model»

Car Hirst ne perd jamais de vue le côté business. Chaque œuvre exposée est éditée à cinq exemplaires: trois, plus deux épreuves d’artiste. Tout est à vendre, tout, dans cet amalgame que représente l’art contemporain aux yeux d’un artiste un peu fou, qui demande au monde de se remettre en question sur les valeurs culturelles qui l’entourent. Le visiteur a besoin d’en avoir le cœur net et, quand il se retrouve face à des pièces comme Goofy (Dingo), il comprend la supercherie de la langue que Damien Hirst a carrément inventée pour composer les inscriptions des disques d’or et des tablettes d’argent brillant dans les vitrines.


«Treasures form the Wreck of the «Unbelievable», Palazzo Grassi et Punta della Dogana, collection François Pinault, Venise, jusqu’au 3 décembre, www.palazzograssi.it

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