La promesse de l’enfance. Celle qui fait le siège de la conscience. Celle qu’on enferme dans le coffret de la mémoire. Celle qui ressurgit comme Aladin de sa théière. Vous êtes au cœur de Retour à la Cerisaie, le spectacle d’Alexandre Doublet, à Genève ces jours, avant le Théâtre de Vidy à Lausanne et le Théâtre Les Halles à Sierre.

Dans l’immense halle qui sert d’atelier de peinture à la Comédie, une maison se dresse, sa charpente métallique en vérité. Les spectateurs et spectatrices sont assis autour de ce squelette de datcha. C’est un champ sensoriel, il vous enveloppe et ne vous lâche plus pendant 1h45.

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Retour à la Cerisaie. Il fallait une forme d’amour fou pour Anton Tchekhov, une foi aussi dans le pouvoir fulgurant d’une parole nocturne pour récrire sa Cerisaie. C’est ce que le metteur en scène franco-suisse Alexandre Doublet a fait, après avoir diffracté en 2019 Platonov du même Tchekhov, transformé en Love is a River. Il n’actualise pas la pièce qui n’en a pas besoin. Il l’incorpore, mieux, il l’ajuste à ses interprètes, mieux encore, il l’inocule dans les cerveaux des témoins. Et c’est alors un don de l’ombre.

Pour que la transfusion opère, il a imaginé un dispositif qui fait de chaque visiteur un îlot flottant. Dans la salle, vous vous installez où vous voulez. Vous êtes de toute façon relié aux comédiens et comédiennes par un casque audio, dont les soucoupes émettent une lumière violacée. Les interprètes, eux, jouent mezza voce cette histoire de retrouvailles et de rupture, comme s’ils étaient entre eux, chantant à voix douce un impossible adieu.

Le soleil de Marguerite Duras

Voyez comme ça commence. Delphine Rosay Gomez Mata, robe noire de pleureuse, lèvres cerise de pythie, s’arrête sur un arrivant, puis sur un autre. Dans les oreilles, une voix amusée et juvénile. Elle interviewe des enfants, leur demande ce qu’ils trouvent beau dans la vie, s’il leur arrive d’être tristes, à quoi sert l’école. Ils répondent du haut de leurs 7 ans avec une liberté contagieuse. La journaliste en question est Marguerite Duras mandatée dans les années 1960 par la radio française. C’est un préambule et c’est une clé.

Vous flottez et c’est à ce moment-là que l’altière Anne Sée, dans le rôle de Catherine, entre dans la lice aux souvenirs. Elle marche, glacée comme une somnambule, un sac miniature au bout des doigts. C’est elle qui revient à la Cerisaie, le domaine de sa jeunesse. Elle l’a quitté quand son petit garçon s’est noyé. Elle a voulu tout oublier dans les bras d’un amant, loin des cerisiers d’antan. Mais elle n’a pas résisté à l’appel de son frère, resté sur place. Le voilà justement, cravaté comme un jour de noces, incarné par le bouleversant Pierre-Isaïe Duc.

Libre à chacun alors de changer de perspective et de siège. Pour swinguer avec Elie Autin qui joue Esther, pour dévisager la jeunesse d’Arianna Camilli, l’enfant de la patronne, pour essuyer l’orage de Malika Khatir, la fille de servante qui a racheté la Cerisaie comme Lopakhine dans le texte de Tchekhov. On peut aussi stationner au même endroit et descendre la rivière avec les protagonistes, chaviré tantôt par la volupté d’un piano, tantôt par les vents crissant de Wuthering Heights chanté par Kate Bush.

Banquet halluciné

La beauté de Retour à la Cerisaie est de s’infiltrer dans tous les pores de la rêverie. Pierre-Isaïe Duc implore Anne Sée: «Un souvenir, vite!» Elle: «On ne se quittait pas.» Plus tard, quand la Cerisaie sera vraiment perdue, quand Malika Khatir alias Lozen régnera sur les terres de ses anciens patrons, le frère tentera bien une phrase historique. Il ne pourra pas mieux que: «Le soleil est couché.» Et elle n’aura qu’un pauvre «oui» à poser sur le crépuscule. A ce moment-là, ils seront poignants comme de vieux orphelins.

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Autour d’eux, leurs camarades désarçonnés vacilleront. Et nous avec, sentinelles coiffées de casques qui sont des lueurs rouges dans l’ombre, nous qui formons soudain une communauté d’âmes. Tous fantômes d’une enfance pas tout à fait perdue. Elle revient, le temps d’un banquet hallucinant, dans Le Voyage de Baudelaire: «Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes…»

Cette fin en forme d’embouchure fait écho aux mômes émerveillés de Marguerite Duras. Retour à la cerisaie est un requiem et une promesse. L’enfance, qui n’est pas une affaire d’âge, ne peut pas s’empêcher de draguer l’inconnu. La Cerisaie est son berceau. Tous les mirages sont autorisés.


Retour à la Cerisaie, Comédie de Genève jusqu’au 18 juin; Lausanne, Théâtre de Vidy, du 22 au 25 juin; Sierre, Théâtre les Halles, du 29 juin au 2 juillet.