L'élégance du propriétaire dit le style de la maison. Tiré à quatre épingles, Bernard Coutaz nous reçoit dans son bureau, avec vue sur une allée de platanes. Tout ici est calme, volupté et azur. Arles comme Van Gogh l'a peinte. En son mas, Bernard Coutaz, 85 ans, règne sur Harmonia Mundi. Sa vie, son œuvre. Six millions de disques vendus en 2007. Un chiffre d'affaires de 60 millions d'euros. Une quarantaine de magasins à travers la France. Des succursales en Espagne, aux Etats-Unis, un rapprochement récent et spectaculaire avec Musicora, distributeur zurichois. Qui a dit que le marché du disque classique était dépressif?

«Il est 17 heures, j'en ai marre, il est temps de fermer boutique.» Depuis un demi-siècle, Bernard Coutaz est au bureau à 7h30 du matin. Il serre les mains de ses collaborateurs. Rituel. Old fashion. Le fondateur d'Harmonia Mundi a tout connu: l'essor du 33 tours, les enregistrements sauvages dans des églises dotées d'orgues historiques; en ce temps-là, organistes et preneurs de son sillonnaient l'Europe en Deux-Chevaux; des disques naissaient ainsi au hasard de l'inspiration. C'est du moins ce que dit la légende d'Harmonia Mundi. A l'origine du label? Un coup de foudre pour l'organiste genevois Lionel Rogg, entendu sur les ondes de la Radio suisse romande. Bernard Coutaz le rencontre à Carouge en 1958 et lui propose d'enregistrer une intégrale de l'œuvre pour orgue de Bach. Un premier trésor.

L'histoire lui aura donné raison. Cinquante ans plus tard, Bernard Coutaz clame que le compact disque n'est pas mort. «Nous sommes l'un des seuls labels discographiques à offrir autant de nouveautés par an.» Bernard Coutaz estime que l'entreprise Harmonia Mundi, qui emploie près de 350 personnes en France et à l'étranger, se distingue par son vivier d'artistes internationalement renommés et par sa volonté de ne pas céder au marketing à tous crins. «Les grandes sociétés de publication sont avant tout intéressées par le profit. Elles n'ont d'autres solutions que de produire des CD-compilations et de publier des rééditions à petit prix, jusqu'à mettre dans la tête des gens qu'un disque vendu à 20 euros, c'est trop cher.»

Qui dit Harmonia Mundi pense Philippe Herreweghe, René Jacobs. Certes, le label a participé à la révolution sur instruments d'époque dans les années 70 et 80. Il a profité de l'engouement pour la musique ancienne et baroque, jusqu'à dicter les goûts en matière d'interprétation musicale. Harmonia Mundi repousse sans cesse les frontières. Philippe Herreweghe relit les symphonies de Bruckner - fief des grands chefs de l'après-guerre - sur instruments anciens, et Andreas Staier vient d'enregistrer Schumann sur un pianoforte.

Mais Harmonia Mundi voit bien plus large. La jeune génération de talents français (le pianiste Alexandre Tharaud, le violoncelliste Jean-Guihen Queyras) irrigue un sang neuf. Le grand baryton-basse allemand Matthias Goerne, ancienne star de Decca remerciée, a lui-même contacté la maison dans l'espoir d'y trouver un havre pour des projets discographiques ambitieux (17 CD de lieder de Schubert). «Nous n'aurions jamais pensé l'aborder: il est trop célèbre!» s'exclame Bernard Coutaz. Et d'expliquer combien la politique de la maison repose sur les aspirations de l'artiste, et non les diktats du marketing. «Notre répertoire évolue avec la trajectoire des musiciens. Quand Herreweghe a dit qu'il voulait faire Bruckner, nous avons dit: «Banco, on y va!» Tout le contraire d'une major qui mesure le pour et le contre, par souci d'amortir toute nouveauté en six mois.

Encore faut-il avoir les fonds pour se permettre de tels investissements. En cinquante ans de métier, Bernard Coutaz a bâti une stratégie particulière. Lui et son épouse Eva sont largement majoritaires du groupe Harmonia Mundi. «C'est une entreprise familiale. Nous ne distribuons jamais de dividendes aux actionnaires. Tous les bénéfices sont réinjectés dans les productions, à une différence de 25% redistribués au personnel. Nous sommes indépendants de tout investisseur et de toute banque.» Bernard Coutaz évalue un retour sur investissement de 134%. Le téléchargement n'assure que 5% des ventes, raison pour laquelle il croit tant à l'objet-disque, que les gens veulent «toucher, posséder».

Face à la disparition des points de vente et disquaires spécialisés, Harmonia Mundi a riposté en créant ses propres boutiques: 42 magasins en France et trois en Espagne. «Nous cumulons ainsi la marge du producteur, celle du distributeur et celle du détaillant.» Contrairement aux majors, qui s'appuient sur les enseignes mammouths (Fnac, Virgin), Harmonia Mundi joue la carte de la proximité. «S'il n'y a plus de boucher dans son quartier, c'est triste», lance le producteur Martin Sauer.

Cet Allemand, anciennement chez Teldec à Hambourg, fait partie du lot d'employés qui ont été mis sur le carreau lors de la fermeture de la filière classique en 2001. Il s'est reconverti à son compte, travaille au studio d'enregistrement Teldex à Berlin. Harmonia Mundi, qui fait partie de ses gros clients, lui permet de cumuler les fonctions de directeur artistique et de directeur d'enregistrement; les majors, elles, scindent ces deux activités. Le marketing est responsable de bâtir un «disque-concept» qui sera produit et réalisé par une autre équipe.

Martin Sauer ne conteste pas ces méthodes. Il mise plutôt sur la complémentarité entre majors et labels indépendants. «On peut critiquer les majors. Nous sommes dépendants les uns des autres. Avec leurs grosses ventes, les majors attirent le public dans les magasins. Si une grande maison va mal, il n'y a aucune raison de s'en réjouir.»