MENTOR

Silvia Härri: «Chère Annie Ernaux...»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Silvia Härri a choisi Annie Ernaux

Chère Annie Ernaux,

Je dois avouer que mes oreilles restent souvent sourdes aux sirènes de l’autobiographie. La lecture des Confessions ne m’a guère émoustillée, pas davantage, d’ailleurs, que Les Mots auxquels je préfère de loin La Nausée. Pourtant, votre manière de vous approprier le matériau autobiographique, votre audace à le muer en autre chose, ne peut que forcer le respect.

Faisant bien davantage qu’écrire sur votre existence, vous transgressez les frontières du genre. Vous réussissez cette délicate opération de conjuguer particulier et universel, d’attirer le lecteur en terrain connu par la vérité de l’émotion et des réactions que votre plume suscite. La maladie, le deuil, la fracture sociale, la passion, l’asservissement du couple, les rayons d’un supermarché, tout contribue à faire moisson.

Décalage chronologique considérable

Toujours, entre la perception immédiate des faits et le récit qui en émane, un décalage chronologique considérable. Plus de cinquante ans, par exemple, pour Mémoire de Fille, qui évoque la singularité douloureuse de la première expérience sexuelle. La mémoire est chez vous ce par quoi l’écriture arrive et prend forme, comme vous en témoignez dans un passage de L’Evénement: «[…] revoir par la mémoire est le lot de l’écriture. Mais «je revois» sert à consigner ce moment où j’ai la sensation d’avoir rejoint l’autre vie, la vie passée et perdue.» L’écriture devient ainsi ce lieu de paradoxe où passé et présent se touchent l’espace d’un instant.

Langage «clinique»

Votre langage heurte. Froid, dur, peu imagé. Abrupt, sans compromis, «clinique» selon vos propres termes, vous qui affirmez que votre «imaginaire des mots, c’est la pierre et le couteau». Il plonge le lecteur dans le malaise, s’enracine dans ce dont on parle généralement par circonvolutions embarrassées. Vous agissez avec cette précision de chirurgienne plantant son scalpel en ces zones oubliées qui nourrissent gêne, dégoût ou culpabilité. J’ai parfois envie d’interrompre la lecture, de reposer le livre sur un rayonnage de bibliothèque, trouvant que vous en faites trop. Cependant je vous reviens sans cesse, aimantée par ce style dépouillé, avec son air de fausse simplicité, qui ne dégaine aucun artifice rhétorique, ignore les fioritures, se fiche des métaphores et finit par happer.

Il suffit de lire avec quelle brutalité est représentée la déchéance de votre mère dans Je ne suis pas sortie de ma nuit («Les cheveux épars, les mains qui se cherchent, la droite serre la gauche comme un objet étranger. Elle ne trouve pas sa bouche, à chaque tentative le gâteau arrive de biais […]. Horreur, trop de déchéance, d’animalité»), la dépendance amoureuse dans Passion simple, ou l’horreur d’un avortement dans L’Evénement pour l’éprouver.

Main d’acier dans un gant de velours

Est-ce par nécessité intérieure, par goût de la provocation, par culte de l’impudeur que vous jetez en pâture aux lecteurs la réalité dans sa version la plus triviale? En définitive, là n’est pas la question. Il est certain, en revanche, que vous nous tendez un miroir où se reflète ce que nous préférerions occulter. Pardonnez-moi de vous le dire aussi crûment, chère Annie Ernaux, qu’«avoir le cul entre deux chaises» comme vous nous l’imposez, personne n’aime cela, moi la première. Cela a toutefois le mérite incontestable d’inviter à la réflexion, de pousser à s’interroger sur le trouble que vous semez en taquinant la frontière entre ce qui tient de l’intime et ce qui relève de l’extérieur, en maintenant une constante oscillation entre dimension autobiographique, historique et même sociétale.

Main d’acier dans un gant de velours, vous n’offrez guère d’opportunité de noyer le poisson. Il faudra donc se questionner sur les limites du sujet et de l’expression. Peut-on tout dire? Doit-on tout dire? Et surtout comment le dire? Vous m’assignez à cette posture qui vacille entre admiration enthousiaste et réticence. A cela vous répondrez sûrement que le déséquilibre est salutaire pour créer. Et bien sûr, je vous croirai.


Silvia Härri

Après la poésie et la nouvelle, Silvia Härri a touché un plus large public avec Je suis mort un soir d’été, un premier roman situé entre la Suisse et l’Italie avec au centre un lourd secret de famille, qui lui a valu le Prix des Auditeurs de la RTS 2017


Profil

1975: Naissance à Genève d’un père suisse et d’une mère italienne.

2011: Reçoit l’un des Prix Studer Ganz/Suisse romande.

2012: Prix des Ecrivains genevois pour son recueil de poèmes, «Mention fragile» (Samizdat).

2013: Prix Georges-Nicole pour «Loin de soi» (nouvelle) (Bernad Campiche éditeur).

2017: Prix des Auditeurs de la RTS pour son roman «Je suis mort un soir d’été».

Dossier
Un auteur, un mentor

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