commissaire à la pipe

Simenon-Brel, la diagonale de l'humain

Des personnages secondaires des romans de Maigret font penser à des figures imaginées à l'écoute de Jacques Brel. Il y a comme une poétique belge de la petite humanité, qui conduit jusqu'à Stromae

Georges Simenon est mort à Lausanne il y a 30 ans. En cette «année Simenon», proclamée aussi en raison de l’anniversaire de l’esquisse de Maigret en 1929, chaque semaine, notre chroniqueur rend hommage à l’impérissable commissaire en lisant les 75 romans.

Retrouvez toutes nos chroniques au long de la lecture des Maigret.

La Guinguette à deux sous est un roman halluciné, plongée de Maigret (début des années 1930) dans le milieu des fêtards des bords des fleuves, entrée dans un monde cruel sous les attributs de familiarité, errance éthylique du policier dans ce monde flottant… Pour déboucher sur un final fracassant autant que titubant. Au moment d’une crise, après une accusation proférée par le commissaire, il y a crise de larmes dans un clan.

La vieille Mathilde, serveuse de la guinguette, pleure à l’unisson, mais «comme pleurent les vieilles, à petits sanglots réguliers, et en s’essuyant les yeux du coin de son tablier à carreaux.» Puis: «Elle finit pourtant, en trottinant, en pleurant, en reniflant, par venir remettre sa soupe sur le feu qu’elle aviva à coup de tisonnier.»

«Les Vieux» en écho

Face à ce personnage de petite dame anonyme, qui trotte et renifle, comment ne pas penser à certaines des frêles figures que l’on imagine en écoutant Brel? On pense bien sûr aux Vieux, qui ont trop pleuré «que des larmes encore leur perlent aux paupières», et qui «ne bougent plus leurs gestes ont trop de rides [...]».

20 ans plus tard, dans Maigret et les témoins récalcitrants, dans une famille propriétaire d’une biscuiterie qui bat tous les records de glaciation humaine et de non-dits, Simenon pose les grands-parents dans le paysage, au troisième étage, parce qu’ils sont encore vivants mais qu’ils n’ont bien sûr pas entendu le coup de feu ayant conduit à la mort d’un de leur fils. L’écrivain signale «[...] les deux vieux, qui avaient déjà l’air de portraits de famille [...]» et qui «[...] n’existaient plus par eux-mêmes mais, comme le billard du rez-de-chaussée, comme le lustre de cristal, n’étaient plus que des témoins du passé».

Un peu comme le survivant du couple chez Brel, qu’on verra «traverser le présent en s’excusant de n’être pas plus loin».

Bruxelles-Liège, la ligne de l'humain

Les vieux chez Simenon, le Liégeois, comme chez Brel, le Bruxellois, forment de beaux exemples, on pourrait en trouver d’autres. Tout indique que les deux hommes ne se sont jamais rencontrés – Pierre Assouline ne signale pas le chanteur dans sa biographie; pourtant, on ne peut s’empêcher de les rapprocher, tant leurs humanités, dures et tendres à la fois, se ressemblent.

La pâte humaine que l’on évoque toujours comme ingrédient de l’œuvre du père de Maigret se retrouve, avec une étoffe comparable, chez le chanteur. Les experts résument le propos en signalant que les deux hommes ont vécu des enfances dans des environnements similaires, dont ils sont restés habités.

Les deux conteurs, puisque Brel le fut aussi, tracent une diagonale belge qui va de l’attention douce à la petite humanité jusqu’à la détestation des pseudo-puissants. Et la première part, cette empathie unique dans les mots, se retrouve, cette fois à la première personne, dans les chansons d’un Stromae.

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