Paradoxe : mercredi soir, Tobias Richter, nouveau directeur du Grand Théâtre de Genève, ouvrait la saison avec un spectacle qui n’est pas le sien. Jean-Marie Blanchard, son prédécesseur, a voulu sortir de l’ombre « Simon Boccanegra », ouvrage trop peu monté de Verdi, qui regagne encore et toujours son statut de chef-d’oeuvre. On salue cette initiative tant « Simon Boccanegra » regorge de splendeurs (airs, duos, trios) malgré un livret un peu laborieux que Verdi a révisé avec l’aide de Boito, 24 ans après un premier fiasco sur la scène italienne.

Un plateau vocal de haut vol, un orchestre souple et nuancé, une mise en scène qui commence très fort pour pâlir un peu vers la suite : « Simon Boccanegra » tient ses promesses sans complètement bouleverser. Le metteur en scène espagnol José Luis Gómez, connu pour son activité au cinéma et au théâtre (il partage la vedette avec Penelope Cruz et Lluis Homar dans le dernier film d’Almodovar, « Etreintes brisées »,) opte pour un espace nu et dépouillé. Il évite le piège de la reconstitution historique (pas d’Italie du XIVe siècle, pas de Palais du Doge). La beauté des décors (un cube de verre transparent pourvu de parois mobiles qui créent des espaces cloisonnés) flatte l’œil. Cette mise en scène plastique, non sans fadeurs parfois, joue sur des éclairages tamisés (à ajuster encore). Fonds orangés et bleutés. Nous sommes plongés au cœur du drame que vit le corsaire Simon Boccanegra, élevé malgré lui au rang de premier Doge de Gênes, harassé de complots fomentés de toutes parts.

José Luis Gomez se concentre sur les conflits intérieurs que vivent les protagonistes, suggère les tensions qui les opposent sans forcer le trait (à l’exception du Paolo surjoué de Franco Pomponi). Certaines figures se détachent du lot (l’impressionnante basse Giacomo Prestia en Fiesco, présence à lui seul). D’autres sont un peu laissées à elles-mêmes et compensent un jeu d’acteur attendu par des voix admirablement éloquentes. Les chœurs du Grand Théâtre jouent le drame avec ferveur, mais les grands tableaux d’ensemble (la scène du Conseil du Doge à la fin du premier acte) pèchent par une chorégraphie artificielle (Ferran Carjaval) et un certain statisme. Soudain, la mise en scène bascule dans des stéréotypes.

Le chef italien Evelino Pidò fait respirer la masse orchestrale, marque les césures (très importantes), refuse toute grandiloquence au point de manquer parfois un peu de nerf dans les pics dramatiques. Cet art du « sotto voce » (merveilleux solos des bois) rend à merveille les tourments de Simon Boccanegra. L’étau se referme sur le Doge, Simon vit des hallucinations dans le dernier acte symbolisées par des projections vidéo mi zen mi science-fiction (« Star Trek ») un peu simplistes. Le meilleur est dans les voix et la beauté du chant (le soprano galbé et éthéré de Krassimira Stoyanova en Amelia, le ténor ardent de Roberto De Basio en Gabriele). Quant à Roberto Frontali en Boccanegra, le rôle-titre passe par des hauts et des bas (magnifique Prologue, scène du Conseil plus laborieuse) tout en composant un vrai personnage. Le public genevois a réservé un accueil plutôt tiède (ni huées, ni délire) à cette première.