Cinéma

Simon Christen: «Mon cerveau est toujours en éveil» 

Le Bernois est depuis dix ans l’un des animateurs clés de Pixar. En exclusivité pour «Le Temps», le Suisse évoque ses plus grandes fiertés, ses sources d’inspiration, mais aussi les difficultés rencontrées sur «Les Indestructibles 2», suite très attendue d’une des plus belles réussites des studios

Il a insufflé une âme à certains des personnages clés de Là-haut, Toy Story 3, Le voyage d’Arlo, et vient de travailler sur Les Indestructibles 2, de Brad Bird, en salles ce mercredi. Originaire de Liebefeld, dans la banlieue de Berne, Simon Christen a travaillé sur la plupart des productions Pixar depuis Ratatouille. Né en 1980, il se passionne très tôt pour les images numériques et commence à bidouiller sur un ordinateur vers 12-13 ans, avant de tenter sa chance aux Etats-Unis. Un coup de poker gagnant puisqu’il rejoint en 2006 l’usine à rêves des créateurs du Monde de Nemo et Cars. Il nous raconte, depuis son bureau californien, le processus d’élaboration de ces créatures pleines d’émotions qui nous ont tant émerveillés.

Le Temps: Comment êtes-vous arrivé chez Pixar?

Simon Christen: Le jour où j’ai vu Monstres & Cie au cinéma, j’ai été sidéré par la beauté des images: les plumes des oiseaux du court métrage présenté en avant-programme, For the Birds, la tempête de neige dans laquelle Sully se retrouve, les mouvements de son pelage… A l’époque, j’avais 21 ans, j’étais tout fier d’avoir conçu un cube en 3D et de pouvoir le déplacer, mais avec ce film, on était dans deux mondes différents. Et puis, à l’époque, les génériques de fin des films Pixar étaient composés de «scènes ratées». Maintenant que j’y suis, je me rends bien compte du boulot que ces séquences représentaient, mais à l’époque, je me disais: «Ces gens s’amusent tellement au travail que c’est là que je devrais essayer de postuler.» J’ai alors tenté ma chance et suis allé étudier l’animation à l’Academy of Art University de San Francisco, parce que je savais qu’il y avait trois gros studios à proximité, dont Pixar, et j’espérais que certains de leurs animateurs viendraient y donner des cours. Et c’est exactement ce qui s’est passé.

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Vous finissez par décrocher un stage chez eux, puis à vous faire engager. Quel a été votre premier boulot?

Fix Animator sur Ratatouille: la plus belle expérience de toute ma carrière! En gros, le poste consiste à reprendre toutes les scènes du film terminées pour voir ce qu’il y a à corriger. Il y a parfois des soucis avec des matériaux qui s’interpénètrent, ou le réalisateur change d’avis sur une scène et vous devez la modifier… Pour quelqu’un qui débute, c’est formidable, parce que vous avez accès à toute l’élaboration de la scène et si vous avez une question, les animateurs sont ravis de partager leurs techniques et leurs secrets avec vous.

On sait que les animateurs sont encouragés à décorer leur bureau pour stimuler leur créativité. Comment se présente le vôtre?

C’est justement de là que je vous parle. Je le partage avec K. C. Roeyer, un autre animateur, et nous l’avons transformé en un site de crash d’avion en pleine jungle (rires). On a refait tout notre mobilier en bois en conséquence, avec de fausses plantes qui commencent à pousser entre les fissures du bois, des filets de cargo, des caisses et des cartes éparpillées par terre, et même de faux insectes… On s’est vraiment éclatés. Ça nous a pris près d’un an, jusqu’à ce que nos femmes en aient assez de nous y voir passer tant de temps et nous disent stop.

Y avez-vous glissé des souvenirs de Suisse?

Voyons voir… Oui! Il y a une petite poupée folklorique que j’ai emmenée avec moi lorsque j’ai quitté le pays. J’ai aussi des plantes séchées typiques des Alpes bernoises, cueillies lors de ma dernière visite au chalet de mes grands-parents, à Wengen.

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Sur quelles scènes des «Indestructibles 2» avez-vous travaillé?

Sur bon nombre mettant en scène Hélène, notamment une scène de combat, très délicate parce qu’on se demande toujours ce que le public va pouvoir percevoir des mouvements du personnage, de leur rapidité, d’autant plus que ses pouvoirs d’élasticité brouillent encore un peu plus les repères. Mais avec son côté «badass», elle est vraiment cool à animer.

Est-ce plus difficile pour un homme d’animer une femme?

Non, je ne crois pas. Je suis persuadé qu’un bon animateur pourra aussi bien animer un homme, une femme, un chien, un rat… Même si c’est parfois difficile de se glisser dans la peau de la personne à animer. Mais si on a des difficultés, on a une pièce à disposition où l’on peut se filmer pour s'aider à trouver les mouvements justes.

Avez-vous la possibilité de choisir vos séquences au début de la production?

Oui. On a d’abord accès au film sous forme de story-board et on peut spécifier les scènes qui nous intéressent. Là, j’avais choisi celles d’un personnage très secondaire mais au rôle significatif. Pourquoi? Parce que, dans des cas comme ça, vous êtes le seul animateur à travailler sur ce personnage et vous pouvez proposer des idées plus folles, plus fun. Vous n’êtes pas limité par une charte trop précise, ou par les idées des animateurs ayant travaillé avant vous sur le personnage. Et puis Brad Bird, en dehors de quelques moments clés prédéfinis à respecter dans une scène, est toujours ouvert aux suggestions. Mais il faut surtout rendre hommage à notre service qui crée les rigs, des sortes de poupées en 3D très complexes de tous les personnages, chacune avec ses aptitudes bien spécifiques. Nous sommes en quelque sorte les marionnettistes chargés de leur donner vie.

Quelle est votre plus grande fierté?

Ratatouille tient une place importante pour moi parce que c’est mon premier film. Mais Vice-versa me rappelle la naissance de ma fille. J’avais cette séquence à animer où le papa essaie de faire avaler des brocolis à la petite Riley et je me souviens avoir un jour filmé ma fille, encore bébé, alors que je lui donnais des légumes, espérant qu’elle les rejetterait parce que c’était justement la référence dont j’avais besoin. Et elle a été si parfaite que je me suis contenté de reproduire exactement ses mouvements. Je n’ai donc pas beaucoup de mérite sur ce coup-là, mais la séquence me tient spécialement à cœur.

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Finalement, où allez-vous puiser votre inspiration?

Partout! Mon cerveau est toujours en éveil. Par exemple, si je suis en balade en famille et que je repère quelqu’un marchant un peu bizarrement, je vais me mettre à l’analyser, à décomposer ses mouvements, et finalement à les reproduire. Et là, généralement, ma femme me balance un grand coup de coude dans les côtes en me disant: «Arrête, c’est malpoli!» (rires).

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