L’artiste nous a donné rendez-vous à l’arrêt de bus proche de son atelier. Dans ce quartier excentré de Lausanne, il faut emprunter un escalier tortueux en dessous du niveau de la route pour atteindre des locaux hybrides, mi-entrepôts, mi-bureaux de fortune, vestiges d’une ancienne activité industrielle. Une lourde porte s’ouvre sur une sorte de hangar. Des outils accrochés au mur, une scie circulaire trônant au milieu de l’espace, du métal et des copeaux de bois: on pourrait s’imaginer au cœur d’une ébénisterie ou d’une carrosserie, un de ces lieux où l’on éprouve la matière en toute humilité. Et pourtant dans l’antre de Simon Deppierraz, diplômé de l’ECAL, trentenaire barbu au look discret, se pratique un art mû par une volonté de distorsion, celle des perceptions et des sensations.

Sa voix a le timbre posé de l’artisan consciencieux mais les inflexions mélodieuses du poète. Il explore son propre processus créatif avec la même précision que s’il vrillait une plaque de plexiglas, un des matériaux qu’il aime faire vibrer en l’utilisant à la manière de la xylogravure (gravure sur bois, ndlr), comme dans cette œuvre où les lignes se croisent en transparence en d’étranges figures géométriques. «Je ne cherche pas absolument l’illusion d’optique mais elle découle parfois de certains jeux de forme. J’avais déjà fait une série de gravures sur bois où j’utilisais marteau et perceuse pour dessiner les motifs. Ici, j’ai encré la surface et lorsque je la retourne, la transparence fait apparaître en négatif le volume des sillons de l’objet qui l’a gravée, la scie circulaire. Pour cet autre travail dans du plexi, j’ai percé tous les trous à la main avec une mèche à façonner. Je trouvais ça drôle parce qu’il y a un effet meringue. Et c’est intéressant avec la lumière justement à cause des irrégularités dans la matière.» Une matière à laquelle il aime imposer une tournure à l’envers de ce qu’on pourrait attendre d’elle. Il évoque un projet de sculpture avec des aimants qui se repousseraient, l’un caché dans une pièce de bois et l’autre flottant en apesanteur. Et cette installation monumentale (Point de vue) qu’il a montée à Bex, lors de la triennale de sculpture Bex & Arts en 2011 dans le parc Szilassy, lieu du Grand Tour des Anglais au XVIIIe siècle: un miroir de 54 m2, calculé à partir d’un format de carte postale, qui cadre, au milieu d’un parc verdoyant, des cimes enneigées, suggérant «une histoire du tourisme inversée». Une manière de décaler la réalité, d’en transformer les perspectives.

La majorité de l’œuvre de Simon Deppierraz est éphémère, qu’il monte ses installations dans de grands espaces ou des galeries. Un menhir doré composé de couvertures de survie, gonflé d’air, dans le hall de l’ECAL (Nobile, 2008), des cloisons qui semblent se tordre sous la pression de poutres posées en travers dans une pièce (Updown, 20 qm, Berlin), un cercle fait de blocs de granit suspendus par des câbles qui paraissent en lévitation (Monkey Business, 2013), ou encore des mobiles lestés de barres à mine. Les lois de la physique tournées en dérision, l’air de rien. Et plus particulièrement la loi de la gravité qu’il a expérimentée lors de cordées en montagne. Pratiquant l’escalade depuis l’adolescence, il a vécu avec intensité cette déconnexion du quotidien sur mode ascensionnel. «Dans ma pratique artistique, il y a un peu de montagne par procuration. J’ai un certain fétichisme autour du matériel: j’adore les cordes, les mousquetons. Cette technologie qui fait que des trucs tout petits supportent des tonnes, ça me fascine. C’est aussi une technologie de l’éphémère, des choses qu’on croche et qu’on décroche.»

Une bonne vision spatiale, une base de règles mathématiques élémentaires permettent à l’artiste de ne pas se limiter dans le traitement de la matière. «J’aime bien jouer avec la question du poids, rendre quelque chose lourd quand il est léger visuellement ou, au contraire, faire voler des choses très lourdes.» Même le vide est prétexte à manipulation pour Simon Deppierraz, qu’il sculpte à l’aide de cordes tendues. «Je suggère un volume dans une pièce par des contraintes physiques qui sont assez immatérielles. Par exemple, dans un squat à Renens j’avais tendu une sangle à travers les pièces pour déformer les murs et la cloison a bougé de 5 cm.» Sa perméabilité particulière à l’atmosphère et à l’histoire d’un lieu lui fait privilégier des «projets contextuels», des sites qu’il s’approprie comme lorsqu’il lui fallait tracer son chemin à coups de piolet sur une paroi rocheuse, encordé, éprouvant avec acuité un sentiment: la ­confiance. «Envers celui qui vous assure lorsqu’on grimpe et envers soi-même lorsqu’on est pendu dans le vide au moment d’un rappel, par exemple.»

Le vide et la peur de tomber, des souvenirs physiques, des émotions ancrées en lui et qu’il met au service de son art. «Ce qui est important pour moi ce sont les jeux de force et d’équilibre. Je suis fasciné par la gravité parce qu’on est contraint à vivre avec et à se battre contre elle. J’aime les mobiles parce qu’on utilise la gravité pour faire contrepoids. Tout comme les arbres me fascinent: c’est un élément naturel qui pousse à l’inverse de la gravité. Je me suis souvent dit que ce serait rigolo si on mettait la Terre à plat et qu’on dessinait tous les humains autour. J’ai toujours l’impression qu’en fait on est tous aimantés autour d’une boule.» Et si on évoque que ce sont des préoccupations de scientifique, il répond que les siennes sont plutôt philosophiques. «Les phénomènes d’attraction-répulsion sont des notions finalement très humaines. Je joue avec des matériaux mais j’espère qu’en tant que visiteur on se pose des questions un peu personnelles.» Et d’évoquer une installation avec des miroirs brisés au sol au-dessus desquels pendait une lampe de poche qui diffusait une lumière de boule disco (Stardust Hôtel #2, 2010). «Ce qui était intéressant c’était d’observer que certaines personnes ne voulaient pas marcher dessus, soit par superstition soit par peur de se blesser. L’image qui reflétait un ciel étoilé était plutôt onirique alors que le matériau au sol était agressif, on entendait un bruit minéral de bris de glace. Il y avait une prise de risque pour les spectateurs qui décidaient ou non d’aller s’y aventurer.»

Contraste, paradoxe, tension, des notions qui renvoient encore à la condition humaine, à sa quête de l’harmonie. «Ce sont les interactions entre les gens qui m’intéressent bien sûr. Parce qu’ils sont faits de rapports de force. Moi, je n’aime pas les ­conflits. Dans ma propre vie, j’essaye de trouver un équilibre.» Mais dans son art, sa jubilation à pratiquer la distorsion se teinte de subversion comme lorsqu’il construit un mobile avec des barres à mine à pointes de métal. «C’est un objet assez beau mais qui est très agressif…» Est-ce de l’humour? «Je crois que mon travail est plutôt sérieux. Quand je joue avec une certaine forme de légèreté, en général elle dit autre chose aussi, de plus grave.»

Et lorsqu’on lui demande s’il aurait pu être architecte, lui qui voit les choses en grand et qui cohabite dans un esprit d’émulation avec un jeune bureau dans son hangar, il invoque son désir de liberté dans l’expression que les architectes ne peuvent se permettre. Et son goût de l’absurde. Evoquant une de ses expositions intitulée Sisyphe heureux d’après l’œuvre de Camus: «Dans le mythe de Sisyphe, j’aimais cette idée de porter sa pierre et de recommencer. C’est complètement absurde de monter et de descendre une piste pour celui qui n’aime pas le ski. Mais moi j’y trouve un sens, un plaisir. Finalement ce que je comprenais dans ce texte de Camus c’est que ça a une certaine importance pour donner sens à sa vie. Et finalement je me dis qu’une exposition ça répond un peu à cette même logique: on monte un truc, on le démonte, on garde une photo et on recommence.»

Une impermanence, un recommencement perpétuel, redescendre une fois la cime atteinte. «Je n’ai rien contre une œuvre qui reste, comme celle de Richard Serra. Les tonnes d’acier semblent immuables, ça a une force incroyable. Mais ce gigantisme a quelque chose de dérangeant, car il implique des transports avec d’immenses camions. Moi, j’avais envie d’être un Richard Serra où tout serait léger. Je me suis demandé comment produire une œuvre monumentale qui soit aérienne. L’air c’est aussi une matière. Comme le vent qui est à la fois invisible et ultraphysique…»