histoire

Simon Goulart, pasteur endiablé

Le deuxième successeur de Calvin était un insatiable curieux. De la poésie à la médecine en passant par la démonologie, il offrit à Genève une culture renouvelée

Simon Goulart? Pour le commun des mortels genevois (ne parlons même pas des autres), ce nom évoque au pire un arrêt des TPG à quelques centaines de mètres de la gare de Cornavin, au mieux la place qui le jouxte. Et pourtant: Simon Goulart (1543-1628) fut, entre la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle, une pièce maîtresse de l’histoire de la Cité de Calvin. Modérateur de la Compagnie des pasteurs, il préside aux destinées de la Réforme et, surtout, ouvre celle-ci à de nouveaux horizons: car Goulart, au-delà de ses obligations pastorales, se fait poète, traducteur, éditeur, passeur de savoirs et de textes – on dit «polygraphe». Cette soif intellectuelle l’amènera à cultiver des champs que le calvinisme a pu trouver étranges: la démonologie, l’astrologie, mais aussi le nœud des disciplines (physique, médecine, etc.) sur lesquelles se bâtira la Genève scientifique du XVIIIe siècle.

Ladite Genève fut mauvaise fille, occultant le souvenir de Goulart. Il était temps que son héritage soit mis au jour: ce fut le cas dans le cadre d’un colloque organisé par l’Unige, dont les Actes viennent de paraître*. Le professeur Olivier Pot, organisateur de la rencontre et éditeur du recueil d’articles, revient sur cette figure injustement méconnue.

Samedi Culturel: D’où nous vient Simon Goulart?

Olivier Pot: C’est un Picard – comme Calvin. Il naît à Senlis en 1543, il étudierale droit à Paris. Il embrassera la religion réformée et se réfugiera très vite, en 1566, à Genève – exode classique des convertis persécutés en France. Goulart est assez rapidement nommé pasteur à Saint-Gervais – il habite alors au château de Cornavin. Chose étrange, la première partie de sa carrière genevoise, au-delà de ses obligations pastorales, est très orientée vers la poésie: en 1574, des textes de sa main apparaissent dans le recueil Montméja, qui offre des pièces de plusieurs poètes réformés genevois. A priori, faire des vers n’est pas la fonction première d’un pasteur, mais la polyvalence est un trait tout à fait caractéristique de Goulart.

Cela étant, son intérêt pour la chose publique ne faiblit pas: on le retrouve en 1589 comme aumônier des troupes genevoises lors de la guerre contre la Savoie. En 1602, il participe à l’Escalade. Plus tard, en 1607, il remplacera Bèze à la charge de modérateur de la Compagnie des pasteurs – ce qui en fait le deuxième successeur de Calvin comme «patron» de la Réforme genevoise et lui vaut quelques ennuis avec les autres autorités de l’époque. Il mourra à Genève en 1628.

Pourquoi est-il pris en grippepar les autorités?

Tout d’abord parce que c’est une forte tête. Dans la majeure partie des affaires dans lesquelles il intervient, il dit s’en remettre à ses propres convictions, ce qui pouvait avoir le don d’irriter: ce fut par exemple le cas en 1581, lorsqu’il refusera de se plier à l’injonction du Conseil des Deux-Cents, qui lui demandait de révéler le nom du délateur qui l’aurait informé du contenu de délibérations secrètes.

Surtout, il cultive un positionnement ambigu: comme modérateur de la Compagnie des pasteurs, il est censé représenter une censure qu’il contourne en tant que polygraphe. En 1595, lorsque Goulart fait publier à Genève Les Essais de Montaigne, c’est un «coup marketing» pour tenter de relancer le secteur de l’imprimerie genevoise, mais c’est aussi une provocation: du coup, Goulart expurgera le texte («châtrera», dira Scaliger) des Essais enen retirant les descriptions que Montaigne donne de sa propre sexualité.

L’ambiguïté de Goulart, c’est peut-être aussi celle qui oppose l’image austère qu’on se fait de la Réforme calviniste à celle d’un pasteur à la curiosité intellectuelle sans bornes…

Oui. C’est un polygraphe, donc un passeur de textes sans pareil: il édite, il traduit, il fait imprimer… Ce faisant, il en vient à s’intéresser à des domaines qui peuvent paraître incongrus au vu de son statut, mais cette curiosité donne naissance à un mouvement d’acculturation de la Réforme genevoise. C’est ainsi qu’on voit Goulart, au-delà de son goût pour la chose littéraire et l’histoire, voire pour la musique (il rédige et édite des «contrefaçons» de chansons du compositeur Goudimel). Il se passionne pour la physique (sans nier la part de Dieu au miracle, l’atomisme lui paraît une manière valable d’expliquer la résurrection des corps), la numérologie, le paracelsisme, la tératologie – son Thresor d’histoires admirables et memorables de nostre temps (1600) est un recueil d’anecdotes consacrées entre autres aux monstres et aux prodiges. L’astrologie a également ses faveurs – on a appris récemment qu’il possédait chez lui une boule de cristal, ce qui est tout de même étrange pour un pasteur… Ajoutons encore la démonologie: en 1579, il fait imprimer deux traités sur la sorcellerie, celui de Jean Wier et celui de Thomas Eraste. Cela peut avoir un sens dans la mesure où Genève connaît à cette période une recrudescence des procès de sorcières; il n’en demeure pas moins que cette accumulation de «marottes» lui a valu de se faire quelques fois taper sur les doigts – la seconde moitié du XVIe siècle est une période de raidissement de la liberté de parole, tant pour le monde protestant que, après le concile de Trente, pour le monde catholique. Mais en même temps, l’étendue des passions de Goulart a joué un grand rôle dans l’ouverture du calvinisme. A la fin du XVIe, on ne verra plus de grande différence entre la culture catholique, même baroque, et la culture protestante.

Justement: quel est l’héritage tangible que Goulart laisse à Genève?

A la fin de sa vie, il s’est beaucoup occupé de l’Académie et il est parvenu à introduire dans le cursus de formation des pasteurs l’étude de disciplines profanes: à la théologie se sont ajoutées la physique, la logique, la métaphysique… Cette volonté s’inscrit dans un contexte, qui est celui de la popularité croissante des thèses que Lambert Daneau défend en 1576 dans sa Physica christiana, une œuvre à laquelle Goulart a d’ailleurs peut-être participé. Pour Daneau, il existe deux physiques: une physique éternelle fondée sur l’Ecriture et une physique naturelle, qui est celle des scientifiques de l’époque – l’observation et la compréhension de la nature étant dès lors considérées comme une autre manière de chanter les louanges de la Création. Sans vouloir exagérer le rôle de Goulart, dont le nom sera passablement oublié par la suite, on a là le début d’un processus qui permettra à Genève de devenir au XVIIIe siècle un pôle majeur de la réflexion scientifique. Ce qui ne fut pas le cas de certaines régions catholiques, où la force du dogme est restée prégnante: Rome place Giordano Bruno sur le bûcher en 1600.

Par ailleurs, Goulart a beaucoup contribué, particulièrement par ses activités de traduction, à maintenir et à développer l’importance de Genève dans le réseau de la Réforme européenne. Il entretient beaucoup de rapports avec Berne, Zurich, mais aussi avec les centres protestants en France, en Allemagne, en Hollande – où son fils, Jacques, sera pasteur.

Pourquoi a-t-on oublié Goulart?

Il faut tout d’abord se souvenir que la Renaissance tout entière a connu une éclipse. Aux XVIIe et XVIIIe, même Rabelais et Ronsard sont méconnus. Goulart, lui, a de plus souffert du fait que son identité de polygraphe a pris le pas sur celle de l’auteur: il a fait circuler une matière énorme, mais qui souvent n’était pas la sienne. C’est peut-être un trait culturel de la Réforme, pour qui le «je» est haïssable. A cet égard, il est significatif que, par humilité et souci d’incognito, le pasteur signe toujours ses œuvres des initiales S. G. S. (Simon Goulart Senlisien). Tout cela s’avère propice à une dissolution de la notion d’auteur: Rabelais ou Ronsard peuvent s’appuyer sur une œuvre, alors qu’avec Goulart, on est davantage dans la notion de constellation, de nébuleuse. Mais si l’on devait se souvenir d’une chose à son propos, c’est de son rapport au livre: Goulart a très vite saisi ce que l’imprimerie pouvait apporter de neuf à la structuration du savoir. C’est une muse typographique qui l’inspirait: il multiplie les index, les manchettes, les résumés, les tables des matières analytiques, les chapeaux, les numérotations – une organisation de la matière tout à fait moderne.

Après le grand oubli, ce sont les historiens qui le redécouvrent…

Oui. Jusque dans les années 1950-1960, Goulart n’était connu que d’un petit cercle de spécialistes. Puis les chercheurs, c’est par exemple le cas de Denis Crouzet, qui se sont intéressés aux guerres de Religion se sont rendu compte que ses ouvrages historiques, comme les Mémoires de l’estat de France sous Charles IX (1576), constituaient une mine d’informations sur cette période. En parallèle, les spécialistes de la poésie du XVIe ont aussi été amenés à s’intéresser à lui: on a pu montrer qu’Agrippa d’Aubigné, pour composer ses Tragiques (1616), s’était beaucoup appuyé sur le Martyrologe de Goulart. Dans le cadre de la recherche, l’intérêt pour Goulart se révèle donc fractionné en fonction d’intérêts divergents: ce que nous avons essayé de faire avec le colloque de Genève en 2005, c’est de réunir ces intérêts et de leur donner un nouveau souffle.

* Simon Goulart. Un pasteur aux intérêts vastes comme le monde, études réunies par Olivier Pot, Genève, Droz, 2013, 592 p.

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« Quand sans neige & froideur des grand’s alpes la croupe, 
Et couuert de glaçons tousiours l’esté sera: 
Quand de porter des fruits la terre cessera,
 Et que vuide on verra de l’Ocean la coupe: Quand le loup gardera des agnelets la troupe, Et qu’en paix avec luy le chien se couchera:
 Quand sans force & clarté le Soleil marchera,
 Et vuide d’habitans sera toute l’Europe: Alors que dans la terre enclos seront les cieux, Et que les Anges bons ne seront soucieux
 De tost exécuter ce que Dieu leur commande: Quand sans force & bonté sera le Supernel,
 Et quand mourir pourra ce Seigneur Éternel,
 Morte aussi lon verra de ses enfans la bande.»

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Agrippa d’Aubigné

1630

«Eloge de Simon Goulart Senlisien»

«Ainsi la mort le delivre Plein de ioye & nous d’ennuy, Lui rassasié de vivre Et nous affamé de lui»
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