Portrait

Simon Guélat, cœur de lion

Il vient d’interpréter le roi Arthur sur la scène de l’Opéra des Nations, à Genève. Il a aussi joué un des militants d’Act Up-Paris dans le fameux film «120 battements par minute». Simon Guélat, acteur et désormais réalisateur, est un Jurassien qui voit loin

«Je le voulais tellement!» Lorsqu’on interroge Simon Guélat sur les qualités qui lui ont permis d’entrer à la Manufacture si jeune – c’était en 2004, il avait 19 ans –, il nomme sa volonté farouche, presque désespérée. «Le théâtre était alors une bulle qui me permettait de respirer, raconte-t-il dans un café genevois. J’ai présenté un monologue de Sarah Kane, une jusqu’au-boutiste elle aussi, et je crois que le jury a apprécié mon côté tête brûlée.» Presque quinze ans plus tard, Simon Guélat habite Paris, réalise des films et, quand il joue, il est plus doux avec lui-même, se fait moins violence. Portrait d’un solitaire qui aime les aventures collectives.

En le choisissant pour camper le roi Arthur dans l’opéra baroque qu’il vient de mettre en scène avec succès, Marcial Di Fonzo Bo n’a pas privilégié la force brute. Simon Guélat est un poids léger et, dans ce récit qui va de la folie guerrière à l’amour fondateur, son roi tenait plutôt du cœur pur en quête de beauté que de l’enragé de l’épée. On le voit encore nager parmi les plantes aquatiques sur l’air enchanteur «How happy is The Lover»! Son corps se déployait en fines arabesques, tandis que, dans un parterre fleuri, nymphes et sylphes célébraient «l’amour pour lequel chaque créature est conçue par nature»…

Balades avec Molly

La nature. Elle a longtemps été un refuge pour cet enfant solitaire, amoureux de Ramuz, qui a grandi à Bure, petit village du Jura, et qui ne brillait ni au foot ni sur les bancs d’école. «J’étais un élève lent, rêveur. Je faisais souvent de grandes balades avec mon chien, Molly. J’étais heureux.» Une joie des fourrés dont on retrouve la trace dans Cabane, son premier court métrage de fiction, un joyau de délicatesse. De manière à la fois naturaliste et onirique, dans une cabane haut perchée, un jeune garçon apprivoise son homosexualité.

Simon Guélat aime la différence. Dans son deuxième court métrage, un documentaire, cette fois, il suit les pas de Chahine, jeune femme transgenre qui vit dans la grise cité d’Argenteuil et craint les coups de couteau. Elle redoute aussi les hommes hétéros. «Dans les transports publics, ils parlent fort, ils t’insultent. Ils te font savoir que l’espace est à eux», témoigne la jeune femme qui chante dans les clubs et se fait aussi appeler Icône.

Son premier rôle? Servant de messe

Pourquoi ce virage vers le cinéma? «Cet intérêt est né à Paris où je suis venu il y a huit ans en suivant une rencontre amoureuse. J’ai très vite hanté les cinémas de quartier, et cette fringale de films m’a naturellement amené à la réalisation», relate ce fils d’ingénieur que rien ne destinait à un métier de création. Ses premiers émois artistiques, il les doit à son «rôle» de servant de messe. «J’aimais le côté rituel, les bougies, la communion…»

Le vrai envol théâtral vient à l’adolescence. Alors fâché avec l’autorité, Simon trouve dans le théâtre amateur une aventure collective où il peut se libérer. «Je devenais quelqu’un d’autre, j’en avais grand besoin!» Au gymnase de Porrentruy, il a la chance de croiser Germain Meyer, ce fou des planches qui a rendu possible la maturité théâtre dans le Jura – toujours une exception romande. «En fait, j’ai passé une matu droit et économie, comme le voulait mon père, mais j’ai pris théâtre en seconde option et c’est grâce à l’enseignement éclairé de Germain Meyer que j’ai su que je voulais faire le métier de comédien.»

Claude Régy, un éblouissement

A la Manufacture, à Lausanne, le jeune homme vit un autre éblouissement décisif. La rencontre avec Claude Régy, chaman des scènes. «Avec lui, j’ai compris qu’un mot crée une image et que l’acteur peut envoyer cette image au public sans volontarisme. Au contraire, plus tu es détendu, plus le mot parvient. J’aime ce jeu avec l’inconscient.» A la «Manuf», il rencontre aussi des artistes «romands» qui comptent aujourd’hui. Aurélien Patouillard, plus âgé et déjà charismatique, Adrien Barazzone pour qui il jouera, dans Sauna, un chercheur qui finit cul nul dans un tonneau, ou encore la fascinante et fêlée Laetitia Dosch. «On se suit à distance, on se soutient. Il n’y a pas de compétition entre nous.»

On pose cette question, car Simon Guélat pourrait susciter de la jalousie. Déjà, il est entré à la Manufacture avant tout le monde, mais surtout, il joue un roi sur la scène de l’Opéra et a tourné dans 120 battements par minute, un des films les plus poignants et salués ces dernières années. Sa recette? Il rit. «Je n’en ai pas. Pour 120 battements, j’ai su qu’il y avait des auditions. Je m’y suis rendu et comme le réalisateur Robin Campillo souhaitait ressusciter des gens qu’il avait connus, il a multiplié les essais et les rencontres avant de se décider.»

Au final, Simon interprète Markus, un membre d’Act Up, malade du sida et plutôt pacifiste qui, dans une scène au rétroprojecteur, tente d’expliquer le début des rétroviraux. Un rôle difficile? «La thématique est dure, mais le climat de travail a été fantastique. On sortait ensemble le soir, on était très soudés. Il faisait chaud, on tournait de longues séquences pour que le débat soit le plus naturel possible, c’était une formidable aventure», raconte celui qui s’apprête à jouer dans Diversion, un nouveau court métrage. La chance sourit aux audacieux. Même aux têtes brûlées apaisées.


Profil

6 mai 1985 Naît à Porrentruy. Simon a un frère plus âgé, ingénieur et un autre plus jeune, cameraman.

2004 Commence la Manufacture, Haute Ecole de théâtre de Suisse romande, à Lausanne.

2010 S’installe à Paris.

2016 Tourne dans «120 battements par minute». Projette «Cabane», son premier court métrage au Festival de Locarno.

2017 Projette «Chahine», son deuxième court métrage au Festival Visions du Réel, à Nyon.

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