Critique

Simon Keenlyside brave son rhume

Le baryton anglais est parvenu à surmonter le handicap d'un rhume (et d'un bras immobilisé dans une attelle!) mardi 3 mai dernier à l'Opéra des Nations de Genève. Il chantait Schubert au côté de l'excellent pianiste Malcolm Martineau

Simon Keenlyside n’avait pas l’air au mieux de sa forme, mardi soir à l’Opéra des Nations. Le baryton anglais est arrivé sur scène avec le bras gauche immobilisé dans une attelle! Après avoir chanté deux lieder de Schubert, il a pris la parole face au public pour expliquer qu’il s’était retrouvé enrhumé le matin même et qu’il allait assurer malgré tout la prestation, citant par ailleurs la figure tragique de Golaud dans Pelléas et Mélisande: «Je suis ici comme un aveugle qui cherche son trésor au fond de l’océan!»

Accompagné par le magnifique pianiste Malcolm Martineau (nuances fines, belle palette de couleurs), le baryton a fait de son mieux, vu les circonstances. Il semblait particulièrement agité en première partie de cette soirée dévolue à Schubert, bougeant et circulant aux abords du piano tandis qu’il chantait. Il a paru un peu plus serein en seconde partie, quoique se mouchant de temps à autre ou se raclant la gorge; on imagine la frustration pour ce grand chanteur de ne pas pouvoir donner la pleine mesure de ses moyens.

Simon Keenlyside se distingue par un timbre charpenté, au beau médium chaud. On apprécie aussi son talent de conteur; il faudrait presque dire de comédien, car il se repose sur son métier d’homme d’opéra. Aussi le lied Nachtstück acquiert-il une dimension opératique dans l’interprétation de Keenlyside; les vers «Du heilge Nacht: Bald ist’s vollbracht…» sont chargés d’une intense nostalgie, presque comme dans un monologue wagnérien!

Il y a quelque chose de résolument viril dans ce chant, qui se teinte par ailleurs d’une certaine fragilité. Le baryton s’appuie sur son médium confortable, prend quelques risques, mais s’avère un peu extérieur par moments, comme s’il n’osait creuser suffisamment les nuances par peur que sa voix ne le lâche. Il faut passer sur certaines scories, notes en peu engorgées dans le grave, aigu parfois détimbré, pour savourer un art consommé du legato. Der Jüngling und der Tod, nuancé, poignant, révèle son tempérament dramatique. Il allège un peu le timbre et chante mezzo-piano dans Des Fischers Liebesglück (aux aigus décolorés).

Après un ultime Abschied énergique puis deux lieder d’Hugo Wolf livrés en bis, le baryton quitte la scène en faisant mine de se trancher la gorge. Il a donné le maximum, le repos du guerrier est bien mérité!

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