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Simon Keenlyside, formidable baryton et homme aux multiples facettes, vient incarner Don Giovanni à Genève.
© Pierre Albouy/Le Temps

Lyrique

Simon Keenlyside: «Don Giovanni est un miroir brisé de l’humanité»

Le célèbre baryton britannique, naturalisé irlandais depuis le Brexit, revient à Genève pour endosser le rôle sulfureux de Don Giovanni. Rencontre avec un homme multiple

Avec lui, pas de show. Simon Keenlyside ne joue pas la star. Chaleureux, rapide et décidé, il arrive «comme je suis!» et annonce qu’il préférera un recoin caché du théâtre pour la séance photo. «Je déteste le côté glamour, décor et rideau de velours. Un chanteur est un être humain comme les autres, qui fait un travail moins habituel, c’est tout.» Le voilà qui disparaît dans les coulisses avec le photographe pour trouver l’endroit qui lui convient. Ce sera assis par terre, dans les couloirs de l’ODN.

De retour pour l’entretien, il réapparaît quelques minutes plus tard, aussi naturel que professionnel. Le baryton britannique, qui a pris la nationalité irlandaise depuis le Brexit, est une voix qu’on s’arrache depuis plus de trois décennies. Et un acteur au physique de jeune premier salué depuis ses débuts. Tous les personnages qu’il incarne avec une sincérité totale ont l’étoffe de l’humanité. A Genève, outre quatre récitals, il fut Papageno en 1993, Hamlet en 1996 et Pelléas en 2000. Chaque fois, ce fut un bonheur pour le public. Pour lui aussi.

Le Temps: Quels souvenirs gardez-vous de ces trois productions genevoises?

Simon Keenlyside: Elles ont été très importantes pour moi. Hamlet d’Ambroise Thomas, avec Natalie Dessay dans toute sa force, a été un moment très heureux pour moi. Le trio des deux metteurs en scène Moshe Leiser et Patrice Caurier, avec le chef Louis Langrée, était une magnifique rencontre qui a aussi été à l’œuvre pour Pelléas et Mélisande de Debussy, la production peut-être la plus importante de ma vie. Renée Auphan avait dit à la toute jeune Alexia Cousin que le rôle était fait pour elle. Elle avait tout compris. Alexia était Mélisande. Sur scène, mais dans la vie aussi. Un être en suspension, rêveur et intense. Elle a abandonné la carrière avant 30 ans. Quant à La flûte enchantée, ça a été pour moi une révélation de travailler Papageno avec Benno Besson.

Pourquoi?

Lorsque ce vieux monsieur indiquait ce qu’il voulait de l’oiseleur, il bougeait avec une incroyable jeunesse pour montrer que Papageno était un être sans âge, têtu, qui ne veut pas changer et veut vivre à sa façon. Ça m’a beaucoup marqué. Avec lui, j’ai vu le futur de ce rôle. J’ai compris que je pourrais encore le chanter trente ans plus tard, même si Papageno est jeune dans l’ouvrage.

A bientôt 60 ans alors que vous en paraissez beaucoup moins, le passage du temps vous préoccupe-t-il puisque la voix se fatigue?

Pas tellement, en fait. C’est une question de travail et de gestion des énergies. Personnellement, j’accepte la vie telle qu’elle est et ne fais rien pour paraître autrement que ce que je suis. Mon expérience constitue un atout. C’est beaucoup plus difficile pour les femmes, pour qui j’ai beaucoup de compassion. Les compositeurs sont des hommes qui destinent les rôles féminins à de jeunes et belles chanteuses et leur font incarner des figures d’héroïnes tragiques mourant prématurément, ou de soubrettes. A 45 ans, elles deviennent hors course alors que leur voix est à son apogée. Sur le plan vocal comme sur le plan physique, mental et affectif, elles endurent beaucoup plus de pressions que nous. Personnellement, je n’ai dû abandonner que Billy Budd et Pelléas. Mais maintenant, je chante Golaud, qui est beaucoup plus intéressant. Tout reste encore à ma portée, et, j’en suis sûr, jusqu’à la fin.

Vous me dites avoir chanté Don Giovanni environ 260 fois. Comment vivez-vous l’évolution, après tant d’années de fréquentation, de ce caractère ambigu de séducteur?

Je ne m’en lasse jamais. C’est une personnalité passionnante, qui englobe toutes les caractéristiques de la vie. Chaque spectacle soulève quelque chose de nouveau. Comme les millions de combinaisons possibles avec un cadenas à quatre chiffres. Cantonner Don Giovanni dans la catégorie du séducteur est un cliché caricatural inintéressant et ennuyeux. Il représente toutes les facettes de l’homme. En réalité, il ne réussit jamais avec les femmes. C’est Zerlina qui choisit. Avec Donna Anna: un ratage. La situation avec Elvire est affreuse.

Que représente ce personnage pour vous?

Plutôt l’étude de la puissance, des droits et de la responsabilité. Ce discours domine dans toute la trilogie Da Ponte et aussi la fin de la Flûte. La question centrale est: que représentent la liberté et la responsabilité individuelle et collective? Où se situe le choix? Si on compare le riche, sympathique et honorable Ottavio, qui a les deux plus beaux airs de l’opéra, et le violeur, assassin et cynique Don Giovanni, c’est évidemment le deuxième qui l’emporte, même s’il est un vrai chien. Abominable mais aussi charmeur. Le génie de Da Ponte et Mozart, c’est qu’avec Don Giovanni, ils tendent un miroir brisé de l’humanité.

Comment vous sentez-vous dans la peau du dévoyé? Vous poursuit-il?

Je suis très mal à l’aise avec lui. Comme avec Macbeth. Ce sont les deux caractères du répertoire avec lesquels je me sens le moins à l’aise. Heureusement, même si on donne tout de soi, on ne peut pas chanter sans garder ses distances avec les personnages. Sur le plan technique, comme sur le plan émotionnel, le chant impose une retenue. Il permet de prendre du recul pour offrir le meilleur, musicalement et scéniquement. C’est un tel travail! Puis, quand je sors de scène, au bout d’une heure de récupération, tout s’arrête. Entre le plateau et ma vie se dresse une barrière étanche.

Musicalement, l’œuvre et le rôle sont mythiques. Est-il difficile de se confronter à un tel monument?

En fait, pour les hommes, Mozart n’offre pas tant d’airs sublimes que ça. On reste avant tout dans le singspiel. Avec lui, on joue la musique plus qu’on ne la chante. Les partitions sont incroyables, mais pour les seules parties vocales masculines, Mozart ne suffit pas. Les compositeurs italiens ou français, par exemple, apportent d’autres dimensions et une palette de couleurs différente. S’ils passaient toute leur vie avec Mozart, les hommes manqueraient certains déploiements vocaux. Mais les metteurs en scène et chefs d’orchestre qui coupent certains récitatifs pour resserrer la partie chantée m’énervent beaucoup. Les parties parlées enrichissent les facettes des personnages. Elles sont indispensables pour creuser le jeu.

Imaginez-vous arrêter un jour?

Non. A moins d’un empêchement majeur. Je suis fait du chant, même si j’ai beaucoup de hobbies pour équilibrer les exigences et les tensions de la scène, et que j’ai besoin de liberté pour me ressourcer.

Par exemple?

Je ne veux plus dormir dans des hôtels quand je suis loin de ma femme et de mes deux jeunes enfants. Je prends ma maison avec moi pour rester dans mon univers. Je me déplace dans un van de huit mètres avec tout ce qui fait mon existence. Mes livres, ma cuisine, mes dessins, mes carnets de poésie, ma canne à pêche, mes jumelles de nuit pour étudier les animaux [la zoologie fut son premier choix d’études, ndlr], ma moto… La vie est si riche!

Notre critique d’un concert de Simon Keenlyside: Simon Keenlyside brave son rhume


ODN les 1er, 3, 8, 11, 13, 15, 17 juin. Rens. 022 322 50 50, www.geneveopera.ch 

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