L’assassinat de Sharon Tate, un certain soir d’été 1969, alors que la jeune actrice et épouse de Roman Polanski était enceinte de huit mois et demi, demeure comme un soleil noir dans l’imaginaire collectif. Difficile de mettre des images, des mots, sur l’abomination.

Les coupables? La «Famille» du gourou sous acides Charles Manson, constituée de hippies, de jeunes filles égarées et de motards sur le retour. Au nom d’une prophétie apocalyptique, raciste et abracadabrante, la Famille a tué huit personnes de sang-froid, au terme d’agonies atroces. Au cœur de la douceur californienne, le Flower Power allait d’un coup refermer ses pétales.

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Récit

C’est le récit de ces meurtres que propose Simon Liberati dans California Girls. L’auteur de Jayne Mansfield 1967, Prix Femina en 2011, serre la focale autour de la tuerie de Cielo Drive, du nom de la rue où se trouvait la demeure des Polanski, au nord de Beverly Hills. Le livre débute quelques heures avant et s’achève quelques heures après. Vingt-quatre heures et toute la palette de l’écrivain pour décrire comment des jeunes filles sous emprise vont commettre le pire.

Dans l’étroitesse du cadre temporel, les crimes en eux-mêmes occupent une large place, comme une boursouflure atroce dont on ne parvient pas à comprendre l’origine. Simon Liberati explore l’angle mort du passage à l’acte. Ce moment M où meurtrier et victime luttent dans un corps à corps furieux et désespéré. Les voix se mêlent dans cet été californien. La lecture, éprouvante, se vit aussi comme un hommage aux disparus. Les sensations éprouvées, sans que l’on se sente voyeur, demeurent, indélébiles.

Le Temps: Quels souvenirs gardez-vous de cette affaire?

Simon Liberati: J’avais 9 ans en 1969. Je me souviens de Roman Polanski descendant la passerelle de l’avion, à Los Angeles, soutenu par plusieurs personnes. Je me souviens des photos de Charles Manson et des jeunes filles de la «Famille», parues sans doute dans Paris Match. Je me souviens des filles, chantant au procès. Elles étaient très jeunes et c’était cela qui me frappait parce qu’elles ressemblaient aux hippies que je pouvais voir quand je me promenais avec mes parents, sur les quais, du côté de Saint-Michel. Le contraste entre leur jeunesse et ce qu’on leur reprochait était saisissant. Cela a été un choc pour les gens de ma génération.

– Est-ce que ce choc a eu des répercussions sur vous?

– Ma sensibilité pour les faits divers est née à ce moment-là. Puis, sans que j’en prenne vraiment conscience, les choses qui m’ont attiré esthétiquement dans ma jeunesse, que ce soient les attaques terroristes dans les années 70 ou le punk, avaient un lien avec les Manson: le goût pour les ordures, pour la révolte, le nihilisme. Cette imagerie violente, grimaçante, trash a bercé ma jeunesse. Dans les années 1980, comme quelques garçons de ma génération, j’ai développé une obsession pour les serial killers.

– Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire sur ce drame?

– Je me suis dit que je pouvais arriver à rendre compte de ce que c’était que d’assassiner quelqu’un, avec plus d’exactitude peut-être que cela n’avait été fait jusque-là. J’ai essayé d’être le plus précis possible dans le rendu du corps à corps entre un meurtrier et sa victime. Il y a quelques années, en écrivant sur la mort de Jayne Mansfield, je m’étais rendu compte que je savais manier, littérairement, un certains nombre de couleurs sombres. J’avais l’impression d’avoir les instruments pour aller plus loin dans l’intimité d’un meurtre.

– Ce sont donc les scènes de meurtre qui sont le cœur du projet?

– Oui, l’écriture a été pénible et éprouvante physiquement. Je l’ai fait sur plusieurs années.

– Quelles recherches avez-vous effectuées?

– Je suis allé à Los Angeles deux fois. Je savais que les lieux du drame avaient été rasés à 80%. Le ranch de la Famille Manson a brûlé dans un incendie en 1970. La maison de Sharon Tate a été détruite en 1999. Il ne reste plus que la maison du couple LaBianca, dans un quartier résidentiel préservé dont il se dégage une impression assez noire. De façon générale, j’ai trouvé Los Angeles très fantomatique, habitée par beaucoup de présences. Je me suis inspiré des odeurs, des plantes, des différences entre les canyons et le bord de mer qui font que Los Angeles comprend plusieurs villes en une.

– Avez-vous rencontré les Manson?

– Non, parce que le matériel disponible est déjà énorme sur Internet. Les documents de justice, de police, les plans de la maison, les témoignages des membres de la Famille… Susan Atkins, une des meurtrières, a raconté cinq fois la nuit du drame. Tex Watson a été très bavard aussi. A quoi s’ajoutent des centaines de livres. J’en ai appris plusieurs par cœur, comme Helter Skelter de Vincent Bugliosi, le procureur de l’affaire, paru en 1974. Le travail de préparation a été presque plus éprouvant que l’écriture. On a l’impression de perdre la tête… Comme les policiers dans Le Dahlia noir de James Ellroy qui finissent par devenir obsédés par l’affaire qu’il traite.

– James Ellroy vous a influencé?

– Oui, j’en parle peu parce que l’on me pose toujours des questions sur Bret Easton Ellis, qui, lui, ne m’a pas du tout inspiré. Au contraire… Les scènes de meurtre dans American Psycho ne sont pas réussies. James Ellroy est plus profond, il a traîné dans les bureaux de la police, il a plus un profil d’obsédé des crimes. Plusieurs scènes du Dahlia noir m’ont marqué, notamment sur l’ambiance autour de la scène de crime. Et puis bien sûr, parmi les influences, il y a Dostoïevski et le meurtre de la vieille dans Crime et Châtiment, scène magistrale. A partir de tout cet ensemble, je cherchais une narration où les intersubjectivités pourraient se mélanger comme les sangs et les coups se mélangent, comme les corps des uns et des autres s’imbriquent.

– Vous dites avoir cherché à entrer dans l’intimité du meurtre. Qu’avez-vous trouvé?

– Je me suis servi des renseignements que donne Susan Atkins, alias Sadie, dans ses témoignages. Personnalité sans doute perverse, elle était la plus impliquée dans les meurtres par rapport aux autres filles qui n’étaient que des marionnettes. Elle affirme à plusieurs reprises que, quand elle frappait pour tuer, elle avait l’impression de se tuer elle-même; la violence de l’acte l’atteignait dans son intimité. Je pense que c’est vrai. C’est peut-être là que se tient le sujet de mon livre, dans cette blessure intime provoquée par le passage à l’acte.


Simon Liberati, California Girls, Grasset, 342 p.