Scènes

Simon Mayer électrise la première soirée du far°

Le festival des arts vivants a débuté à Nyon, mercredi. Avec «Oh Magic», rencontre explosive entre rites chamaniques et robotique, l’artiste autrichien a signé une entame qui a ravi

Redoutable, Simon Mayer! Après avoir fessé le folklore bavarois dans Sons of Sissy en le transformant en bacchanale façon Monte Verita, le chorégraphe autrichien électrise les rites chamaniques dans Oh Magic en les confrontant au monde de la robotique. Le concert dansé qu’il a proposé au far° mercredi et jeudi soir est explosif, ébouriffant et diablement intelligent. Il montre que Bach, l’auto-hypnose et la techno ont en commun le même sens de la transe. La 33e édition du festival des arts vivants, qui court jusqu’au 19 août à Nyon, ne pouvait rêver plus beau départ.

Il y a comme ça des artistes qui vont au bout, tout au bout de leur proposition. On dit d’eux qu’ils sont «à fond». Avec un rapport au corps qui relève de l’exploit autant que de la précision. L’an dernier, le Festival Antigel, à Genève, accueillait un de ces warriors en la personne du Flamand Jan Martens, qui sollicitait le cardio de ses interprètes durant toute l’heure de représentation.

Piano joué aux pieds

Découvert au Belluard en 2016, retrouvé avec plaisir au far°, mercredi, Simon Mayer appartient à cette même catégorie. Dans Oh Magic, l’investissement physique qu’il demande à sa pianiste Clara Frühstück et à son créateur son Tobias Leibetseder est simplement renversant. Le batteur Patric Redl paie aussi de sa personne, mais comme il est également danseur formé à l’Ecole de ballet de l’Opéra de Vienne et qu’il appartenait déjà à la horde de Sons of Sissy, on se dit qu’il a l’entraînement requis…

Pareil pour Simon Mayer, le maître de la transe. Sur la grande scène de l’Usine à Gaz, le jeune homme au corps sec et musclé chante comme une rock star, se secoue comme un possédé et se déhanche comme la réplique de Freddie Mercury. Chaud devant!

Il faut décrire dans le détail ces successives montées en puissance musicalo-chorégraphiques qui, dans l’esprit du concepteur, visent à «engendrer une nouvelle histoire d’amour entre le corps du performeur et l’instrument dont il joue». Dire comment, dans la pénombre, le piano programmé se met à égrener tout seul des notes aiguës dignes des films à frissons, tandis que, sur le devant de la scène, un robot recouvert de poils balaie l’audience de son œil unique…

Bientôt, la pianiste rejoint son instrument et plaque son avant-bras sur la ritournelle inquiétante. Plus tard, elle alternera un jeu mains-pieds, en sautant littéralement du sol au clavier. Elle jouera de tout son corps aussi, entrant même dans sa grotte à cordes, nue, les cheveux dénoués.

Corps nus et ronde sacrée

Mais avant, Simon Mayer fait entendre ses pulsations cardiaques, crache des sons rauques dans le robot-micro qui se balade sur scène et entame avec cette drôle de présence un tango salué par l’assistance. Même jeu pour le batteur. Dans chaque boucle qui va du plus ténu au plus ample, du plus maîtrisé au plus désordonné, Patric Redl, corps de Minotaure, chevelure de Viking, fait mine d’être débordé par ses percussions qui lui dictent la cadence et l’action. Avec ce moment de pure anthologie où, muni de ses seules baguettes, le danseur se lève, s’agite sur le plateau et marche en tous sens en striant l’espace de coups saccadés et affolés. Roi Lear dans la lande musicale.

Tobias Leibetseder, le son designer, est plus souvent assis derrière son synthé, mais, lui aussi, parfois, rejoint la transe le temps d’une ronde où les corps nus tournent et se secouent autour du micro sacré…

Transe libératoire

Raconté ainsi, le spectacle ne paraît que débordement et folie. C’est faux. Il y a un vrai propos derrière cette débauche d’énergie. L’idée, déjà, que le corps peut apaiser l’âme, pour autant qu’il soit poussé au bout de ses limites physiques. Mais aussi que la transe est plus occidentale qu’on ne le pense. Simon Mayer en veut pour preuve les ostinatos énervés de Bach brièvement cités au piano, et surtout les dancefloors techno évoqués en fin de spectacle, avec simulation de coït et léchage de micro.

L’artiste autrichien dit à sa manière que toute action répétée et amplifiée relève de la transe et que chacun de nous gagnerait à entrer plus souvent dans cet état. On en sortirait libérés et connectés à d’autres canaux que notre mental triste et froid… Mercredi, certains spectateurs sont partis. Mais parmi la grande majorité qui est restée, sûr que beaucoup auraient souhaité rejoindre la transe secouée.

Le haricot magique

Se faire du bien est l’un des axes de cette édition du far° intitulée «Nos futurs» et consacrée aux initiatives artistiques qui œuvrent pour un avenir meilleur. Sur la place du Château, mercredi – puis partout dans Nyon durant ces dix jours –, O-The Healing Lump a incarné cette idée de réparation. Pensé par le Norvégien Tormod Carlsen, le dispositif ressemble à un haricot noir et géant dans lequel le spectateur entre seul et bénéficie pendant dix minutes d’un «son et lumière» sur paysage figé, destiné à lui remettre les chakras à l’endroit. On a testé l’affaire. Disons que cette maquette d’arbres, d’eau et de rochers, en éclairage jour puis éclairage nuit, est jolie. Mais elle est loin de provoquer le coup de sac espéré.

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Ce coup de sac viendra sans doute ce week-end, grâce à Pamina de Coulon, guérisseuse à la parole engagée. Ou à Alix Einaudi, qui autorise, sinon espère le sommeil dans les travées. Ou encore à Gwendoline Robin, qui interrogera les tripes de la terre en creusant un vrai cratère. Sans oublier une performance qui fait saliver: Tes mots dans ma bouche, du trio Rispoli, Lindner et Steinbrenner.

Clash potentiellement violent

Ces artistes ont recueilli les propos de divers interlocuteurs tels une femme poly-amoureuse qui a grandi dans un kibboutz, un pasteur protestant, un gérant de sex club, un bouddhiste militant d’extrême droite ou encore une assistante sexuelle pour personnes handicapées. Et tiré de cette matière une partition à plusieurs voix contrastées.

L’idée? Convoquer le public dans un lieu dévoilé au dernier moment et faire lire à des spectateurs les propos de tel ou tel témoin. Selon sur qui on tombe, le clash idéologique peut être violent. C’est le but, dit l’équipe du far°. Car la mobilisation pour un monde plus harmonieux passe aussi par la reconnaissance de la sensibilité de l’autre.


far° festival des arts vivants, Nyon, jusqu’au 19 août.

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