Danièle Sallenave. Castor de guerre. Gallimard. 608 p.

Jacques Deguy et Sylvie Le Bon de Beauvoir. Simone de Beauvoir. Ecrire la liberté. Gallimard. Découvertes. 128 p.

Austère ou scandaleuse, Simone de Beauvoir (1908-1986) aurait donc eu 100 ans le 9 janvier. Si la presse a largement célébré l'anniversaire, du Magazine littéraire au Nouvel Observateur - qui s'est amusé à l'afficher nue en couverture - l'édition est plus discrète. En attendant la publication de ses Cahiers de jeunesse inédits, on peut déjà relire les quatre articles des Temps modernes parus chez Nagel en 1948 sous le titre L'Existentialisme et la sagesse des nations, et tout juste réédités par Gallimard dans sa collection de poche Arcades. En bonne pédagogue, Simone de Beauvoir s'explique sur la confiance que l'existentialisme fait à l'homme en affirmant sa liberté ou réfléchit sur la condamnation à mort de l'écrivain Robert Brasillach, pour démontrer qu'il n'y a pas de divorce entre la philosophie et la vie: «Toute démarche vivante est un choix philosophique et l'ambition d'une philosophie digne de ce nom, c'est d'être un mode de vie qui apporte avec soi sa justification.»

Mais l'événement de cette rentrée de janvier, c'est le beau portrait critique que Danièle Sallenave, essayiste et romancière, trace d'elle dans Castor de guerre, en marge de la riche iconographie commentée par la fille adoptive de l'écrivain et Jacques Deguy dans la collection de poche Découvertes. Castor (ou Beaver, «traduction» anglaise de Beauvoir) est le surnom que lui a donné René Maheu, un des «petits camarades» avec lesquels elle prépare l'agrégation de philosophie où elle sera reçue deuxième, juste derrière Sartre dont elle admet d'emblée la supériorité intellectuelle: il sera l'inventeur dont elle sera l'interlocutrice favorite. «Castor de guerre», c'est ainsi qu'elle-même se désigne au dos d'une photo d'identité de 1939 qui la montre terriblement farouche sous son «turban de fakir». Pour Sallenave, qui cite en exergue de son livre une phrase étonnante écrite à 20 ans dans les Cahiers de jeunesse («Je construirai une force où je me réfugierai à jamais»), cette image est l'emblème de tous ses combats futurs, ceux de son œuvre comme de sa vie, dans lesquels elle se jette avec ardeur et détermination.

Si c'est bien la guerre qui ouvre tardivement les yeux du Castor sur le monde, son engagement n'est pas seulement politique, il concerne toute son existence, placée dès l'enfance sous le signe de l'absolu. Le premier de ces combats, c'est le couple hors mariage qu'elle forme avec Jean-Paul Sartre, révolutionnaire pour l'époque et le milieu bourgeois dont elle est issue: ils ne vivent pas ensemble, mais ils vivent au bistrot (tous deux boivent sec) et longtemps à l'hôtel. Fondé sur une solide connivence affective et intellectuelle, cet «amour nécessaire» résistera à toutes les épreuves de la vie, y compris les nombreuses «amours contingentes» que l'un et l'autre connaîtront - à commencer par les «trios» des années 1930, alimentés par le «petit harem» des élèves de Beauvoir: autant d'échecs douloureux, si l'on en croit le meurtre fictif d'Olga qui clôt L'Invitée, son premier roman, ou la rupture brutale qu'elle et Sartre décideront ensemble d'infliger à Bianca, à ses risques et périls (elle est Juive et cela se passe en 1940). Quoi qu'il en soit, Beauvoir défendra toujours son «petit homme», en toutes circonstances.

Pour tracer ce portrait à la fois admiratif et critique, Sallenave part de l'œuvre, plus particulièrement de ce récit orienté d'une vie dans le siècle qu'est la trilogie autobiographique, entamée en 1956 avec les Mémoires d'une jeune fille rangée (peut-être son plus beau livre), et complétée ultérieurement par le récit de la mort de sa mère (Une Mort très douce) puis de celle de Sartre (La Cérémonie des adieux). Après avoir scandalisé en 1949 avec Le Deuxième Sexe, qui la fera passer à la postérité mais qui lui vaut pendant des mois les attaques les plus grossières parce que, explique Julien Gracq, elle a osé affronter la «chiennerie française», elle reçoit en 1954 le Prix Goncourt pour son gros roman Les Mandarins. Hantée depuis toujours par le passage du temps, Beauvoir décide deux ans plus tard de se reprendre, de passer de la vie vécue à la vie réfléchie en «s'attaquant» (c'est son mot) à ses Mémoires, à la fois pour se rendre justice et pour rendre justice à celle qui lui a appris l'indépendance et l'irrespect, son amie d'enfance Zaza, morte à 21 ans. On notera que 1956 est une année importante pour le couple Sartre-Beauvoir, qui, sans couper tout à fait les ponts, se désengage de son soutien à l'URSS en raison des événements de Budapest, pour reporter ses espoirs révolutionnaires sur la Chine ou Cuba (autres paris perdus) et surtout sur l'Algérie, qui reste son plus sûr combat.

Tout au long de sa relecture exemplaire de l'œuvre, Sallenave joue d'effets qu'on pourrait dire cinématographiques, avec des flash-back, des travellings avant et des ralentis sur des périodes charnières, comme les années 1929-1930 (où se noue la relation de Beauvoir avec Sartre) ou les années 1947-1950, où elle découvre longuement les Etats-Unis, la misère des quartiers sordides de Chicago et l'amour physique avec le romancier Nelson Algren, auquel elle écrira quotidiennement de retour à Paris, cessant alors de vivre à l'hôtel pour louer un appartement. L'empathie vigilante de la portraitiste lui permet de débusquer tel arrangement ou silence de son modèle (par exemple sa liaison restée clandestine avec le «petit Bost», parce qu'il est devenu le mari d'Olga), ou de pointer tel fait surprenant: l'emploi précis d'un mot («flouée» ou «supercherie»), son attrait pour les grandes mystiques, son goût forcené de la marche, l'absence dans son œuvre d'un seul portrait de femme libre ou encore son antipathie avérée pour ses consœurs: Elsa Triolet, Marguerite Yourcenar, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, aucune ne trouve grâce à ses yeux et seule Colette Audry sera son amie (on lit d'elle un beau témoignage dans le petit livre de Jacques Deguy et Sylvie Le Bon de Beauvoir); car si elle se montre très généreuse envers Violette Leduc, c'est en la tenant à distance. Est-ce vraiment un paradoxe? Même si elle a soutenu les luttes du MLF à la fin de sa vie, Simone de Beauvoir s'est toujours défendue d'avoir écrit avec Le Deuxième Sexe un livre qui milite pour les droits des femmes: il milite d'abord pour la liberté de l'être humain en général, dans une vision universaliste qui lui fera aussi écrire un autre essai courageux sur La Vieillesse.

Au final, comment Danièle Sallenave juge-t-elle Simone de Beauvoir? «Courageuse, concentrée, résolue, intrépide: telle dans son œuvre, telle dans sa vie.»