Le mur de Berlin a tenu vingt-huit ans. Combien de temps tiendra le mur israélien? Surtout, quelle sorte de folie peut bien pousser, une nouvelle fois, à voir une «solution» dans la coupure en deux d'un pays? Mur, film documentaire de Simone Bitton (lire interview dans le Samedi culturel du 6.11.2004), pose de telles questions, même sans les énoncer. Son titre suggère l'universalité alors même qu'il ne s'agit ostensiblement «que» du mur érigé en Cisjordanie pour séparer Israéliens et Palestiniens. Ni bavard ni didactique, il donne vraiment à voir et à écouter, en laissant le spectateur faire le reste du travail. Bref, un documentaire comme seul le grand écran semble encore pouvoir en proposer.

Cette démarche loin de tout formatage télévisuel a son prix. Soit l'on y trouvera le temps bien long, soit, au contraire, chaque séquence étonnera, questionnera. La séquence d'ouverture, un travelling le long d'une portion de mur sur laquelle le paysage a été repeint, sert déjà de test: ennuyeuse à force d'inaction ou bien extraordinaire dans sa manière de suggérer la nostalgie de l'autre côté? Suit un dialogue avec des petites filles juives qui donne une autre clef: l'auteur y dit toute sa méfiance des apparences, elle qui est une juive arabe née au Maroc et donc bilingue. Pas étonnant qu'elle s'identifie à cette terre, violée sous ses yeux par les excavatrices, les grues et les blocs de béton!

Chef de cabinet au Ministère de la défense, le général Amos Yaron, lui, n'en a cure. L'autre personnage récurrent du film – avec le mur dont il est l'un des principaux responsables – donne ses raisons dans un cadrage frontal aussi rigide que ses idées: séparer le bon grain de l'ivraie, les juifs des Palestiniens, et colmater les infiltrations pour que cessent enfin les actions terroristes. Une mise en scène de propagande totalitaire, dont il est amusant d'apprendre qu'elle a été dictée par l'intéressé lui-même, tout à son souci de mieux faire passer son «message». Et le simplificateur en chef d'énumérer fièrement les données techniques de l'ouvrage: 500 kilomètres de long, 50 mètres de large, avec barbelés, tranchée, piste de sable, paroi de béton, alarmes électroniques, miradors, voie asphaltée pour les patrouilles, etc. – on en oublie sûrement.

A cela, Simone Bitton répond par l'enquête sur le terrain. Pas une de ces enquêtes hâtives où la caméra ne capte plus rien à force de bouger et de serrer les interviewés de trop près. Même limitée par la technologie DV, la cinéaste a choisi de filmer large, un report sur pellicule soigné restituant la beauté là où elle se trouve encore. Le premier choc est dès lors esthétique et dit l'enlaidissement inexorable d'un pays magnifique, paradis bien parti pour se transformer en enfer. En route, sans qu'on sache exactement de quel côté ni dans quelle région, la cinéaste dialogue, le plus souvent hors champ, avec des gens rencontrés au hasard. Des ouvriers d'abord, tous Palestiniens, chômeurs qui n'avaient guère d'autre choix que d'accepter ce drôle de travail. Des riverains surtout, tel ce paysan palestinien coupé des terres qui assuraient sa subsistance ou ce colon juif séparé de ses amis de «l'autre camp» péniblement apprivoisés. Tous dénoncent l'absurdité de cette entreprise de séparation, plus certaine d'annihiler leurs espoirs de paix que de stopper les fanatiques.

Un peu partout, la cinéaste montre comment cela passe encore, dans les deux sens. Actes de résistance dérisoires qui n'y changeront rien, pas plus que la condamnation de la Cour internationale de justice de La Haye. Pas plus que ce film lui-même, pourtant inattaquable dans sa manière de prendre le parti de la terre et de l'humain pour en appeler à un retour à la raison.

Mur, documentaire de Simone Bitton (France-Israël 2004).