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Maurice Sinet, alias Siné.
© MARTIN BUREAU

Société

Siné, ultime doigt d’honneur

Le dessinateur anticlérical est mort le jour de l’Ascension. Il avait 87 ans. «Mourir? Plutôt crever!» est l’épitaphe du caveau qu’il a fait construire au cimetière de Montmartre, pour lui et ses soixante copains qui le rejoindront

«Je ne pense, depuis quelque temps, qu’à ma disparition prochaine, sinon imminente, et sens la mort qui rôde et fouine sans arrêt autour de moi comme un cochon truffier…» Voilà ce que Siné a écrit la veille de sa mort, survenue à la suite d’une délicate opération des poumons. Disparaître le jour de l’Ascension, voilà bien l’ultime pied de nez de cet anticlérical viscéral, anarchiste pour l’éternité, amoureux du jazz, des femmes et du Morgon, un vin du Beaujolais qui sera bu à ses obsèques comme il le souhaitait.

Polémique

Mais le 5 mai, c’est aussi le jour du YomHashoah, journée du souvenir pour la Shoah, comme le rappellent plusieurs tweetos furieux qui n’ont pas oublié que Maurice Sinet (son vrai nom) fut à deux reprises accusé d’antisémitisme. Une première fois en 1982, sur la radio libre Carbone 14. Il s’en excusera en publiant une lettre sous forme d’encart dans le quotidien «Le Monde». Touchée par «cette page du cœur», la Licra retirera sa plainte - mais pas l’association des Avocats sans frontières de Gilles-William Goldnadel.

La seconde affaire remonte à 2008. Siné, qui se disait antisioniste mais pas du tout antisémite, est renvoyé de Charlie Hebdo pour une chronique très ironique consacrée à l’éventuelle conversion au judaïsme de Jean Sarkozy prêt à épouser la fille du fondateur des magasins Darty. Pour beaucoup d’observateurs, le caractère supposé antisémite du billet est un prétexte pour se débarrasser d’un collaborateur historique qui n’est plus dans la ligne décrétée par son nouveau rédacteur en chef, Philipe Val.

«Ma vie, mon œuvre, mon cul»

L’affaire fait grand bruit et marque une rupture profonde au sein de l’intelligentsia de gauche. On est pour ou contre Siné. Pour ou contre Philippe Val. Plaintes, procès, pétitions de soutien tentent d’arbitrer le match entre les deux hommes. Finalement, Charlie Hebdo sera condamné pour licenciement abusif et devra verser 90 000 euros à Siné. Une somme qui tombe à pic pour celui qui vient de créer un nouvel hebdomadaire satirique et concurrent: Siné Hebdo. Christophe Alévêque, Jackie Berroyer, Benoît Delépine, Isabelle Alonso, Michel Onfray ou Guy Bedos sont parmi les collaborateurs les plus réguliers. Mais cette prestigieuse brochette ne suffit pas à assurer l’avenir du journal «qui ne respecte rien». Il s’arrête en 2010, avant de se transformer en mensuel en 2011.

En matière d’édition, l’homme s’y connaît. En 1962, prenant faits et cause pour l’Algérie, il quitte L’Express pour créer Siné Massacre qui ne comptera que 7 numéros. En 1968, il fonde avec la même énergie le tout aussi éphémère L’Enragé avec l’éditeur Jean-Jacques Pauvert. Pour ne rien oublier de ce qu’il a vécu, dans le Pigalle de son enfance; à Cuba où, «persona non grata», il a vécu sa lune de miel en prison dans des lits superposés; en Chine, où il a fortement déplu. Pour saluer la mémoire de ceux qu’il a admirés, de Jacques Prévert à Jacques Vergès, mais surtout Malcolm X, son grand ami devenu le parrain de sa fille. Pour exprimer sa gratitude à celles et ceux qui lui ont été fidèles, dont les dessinateurs Reiser, Wolinski ou Cavanna, Siné aura mis quinze ans, de 1999 à 2014, pour écrire les neuf tomes de son autobiographie: «Ma vie, mon œuvre, mon cul»

Son caveau à Monmartre

Cet anti tout (anti-flic, anti-église, anti-Etat, anti-capitalisme, anti-argent) n’a pas attendu d’être à l’agonie - il a eu plusieurs coups durs, dont un cancer des poumons avec rémission et une leucémie – pour s’inquiéter de la mort. Ou plutôt de son avenir après la mort. Il y a quelques années, il a fait construire un caveau au cimetière de Montmartre, à Paris, pour lui et les copains. Une sorte de copropriété post-mortem. Le caveau, dans l’esprit anar qu’il voulait, est surmonté d’une sculpture en forme de cactus faisant un doigt d’honneur. Sur le socle, en guise d’épitaphe, est gravé son aphorisme le plus célèbre: «Mourir? Plutôt crever!».

Dans le film que sa fille Stéphane Mercurio qui lui a consacré en 2010, on voit le dessinateur avec sa femme et son copain Benoît Delépine – lui aussi copropriétaire du caveau - plaisanter, au cimetière, sur sa future habitation, être content d’avoir la Goulue comme voisine, apprécier l’absence de vis-à-vis et la présence des chats, lui qui aimait tant les dessiner.

Athée jusqu’au bout, on l’entend demander à la conservatrice du cimetière s’il est possible de changer de quartier: l’avenue La Croix, qu’on lui suggère, ne lui convient pas. Réponse amusée de la dame: «Personne encore ne s’était plaint de son adresse ici». Et si certains se réjouissent de l’au-delà pour vivre entouré de 72 vierges, lui disait avoir hâte de retrouver «sine die» ses 60 copains, les fidèles, les drôles, les libertaires. Apaisé par l’idée d’une vie où il ne reposera pas seul, il a aussi rédigé ses dernières volontés pour alléger ses proches et fait la liste des CD qu’il aimerait avoir dans l’autre monde, principalement de la musique noire américaine, de Nina Simone à Otis Redding, de Dizzy Gillespie à Billy Hollyday.

Hier, jour férié, sous le hashtag #Siné, un fil d’hommages, entrecoupés de quelques tweets vachards et réjouis de la disparition de ce «gauchiste néfaste» ou de «cet anar d’extrême droite». On y salue son humour au vitriol mais aussi sa tendresse; ses engagements, ses emportements, ses enthousiasmes. Plusieurs dessins rappellent qu’il fut un grand parmi les grands, un impertinent jamais repenti et un chroniqueur inspiré des ridicules ou des abjections de ce monde. Mais ce qui frappait le plus, c’était le goût du jeu de mot. Beaucoup de tweetos se sont amusés avec son nom comme lui-même s’amusait avec ses cha-rades dessinées: chat-soeur, chat-pitre, chat-foin. On retiendra le plus tendre: Un Siné, dessiner. Et on saluera, cette remarque de Geluck: «Il est mort à l’hôpital Bi-Chat.»

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